Drake’s — Spring Transitional Lookbook 2026

Drake’s vient de publier son lookbook pour la transition printanière.

Une édition particulièrement réussie.

Comme d'habitude, ce billet sert d’archives pour ceux qui voudront se replonger dedans dans quelques années.

Le bouton « fish-eye » : histoire et fonction

Certains objets très simples jouent un rôle plus important qu’il n’y paraît. Le bouton “fish-eye” en est un bon exemple. Si sa fonction paraît toute simple, son histoire cache de vraies inventions.

Parmi les différentes formes de boutons, le bouton dit « œil de chat » occupe une place particulière. Dans la littérature anglo-saxonne, on parle souvent de « fish-eye button » (« œil de poisson »), les deux termes étant utilisés de manière interchangeable pour désigner la même forme. Ce bouton se caractérise par une rainure centrale, généralement ovale, dans laquelle sont placés les trous de couture qui servent à fixer le bouton.

 
 

Cette forme n’est initialement pas décorative. Elle répond à un problème technique précis : protéger le fil qui maintient le bouton. En plaçant les trous au fond d’une rainure, le fil est légèrement en retrait et subit moins les frottements. Cette solution simple améliore la durabilité du bouton et du vêtement.

L’histoire de ce détail de mercerie croise plusieurs évolutions majeures : l’industrialisation du vêtement, le besoin des armées au XXᵉ siècle et le développement des nouveaux matériaux plastiques.

Avant de se pencher sur l’histoire du bouton « œil de chat », il faut toutefois préciser un point de vocabulaire. L’expression « cat’s eye » apparaît dans les années 1930 pour désigner plusieurs objets différents.

Le premier usage célèbre concerne la sécurité routière. En 1934, l’inventeur britannique Percy Shaw met au point un dispositif rétroréfléchissant destiné à marquer le centre des routes. Inspiré de la façon dont les yeux des chats réfléchissent la lumière des phares, ce clou de voirie est rapidement surnommé « cat’s eye ».

Le terme apparaît également dans la lunetterie. Dans les années 1930, l’artiste américaine Altina Schinasi conçoit une monture appelée « Harlequin », inspirée des masques du carnaval de Venise. Sa forme, dont les coins supérieurs remontent vers les tempes, sera rapidement connue sous le nom de lunettes « œil de chat », très populaires dans les années 1950 et 1960.

Dans notre article, le terme renvoie toutefois à une troisième réalité : le bouton de vêtement.

Les origines du bouton et son évolution

Pour comprendre l’intérêt de la forme « œil de chat », il faut revenir à l’histoire du bouton lui-même.

Les premiers boutons fonctionnels apparaissent en Europe au 13ᵉ siècle, notamment en France. Avant cela, les vêtements sont généralement maintenus par des lacets ou des ceintures. Des objets ressemblant à des boutons existent déjà dans l’Antiquité, mais ils servent surtout d’ornements.

L’apparition de la boutonnière change la donne. Elle permet d’utiliser le bouton comme système de fermeture et rend possible des vêtements plus ajustés. Au 14ᵉ siècle, les fabricants de boutons parisiens sont déjà organisés en guildes spécialisées selon les matériaux utilisés : métal, ivoire, os ou corne.
Progressivement, le bouton devient aussi un marqueur social. À la Renaissance et jusqu’au XVIIIᵉ siècle, l’aristocratie et la bourgeoisie utilisent des boutons richement décorés : métal précieux, pierres, nacre ou broderies.
Le bouton possède également une dimension symbolique dans certains vêtements religieux. La soutane catholique traditionnelle comporte par exemple trente-trois boutons, représentant les années de la vie du Christ.

Jusqu’au XIXᵉ siècle, les boutons sont surtout présents dans les vêtements masculins. Les vêtements féminins utilisent davantage des lacets ou des crochets.

Avec la révolution industrielle, leur production devient moins coûteuse et leur usage se généralise dans les vêtements féminins. C’est également à cette époque que se fixe la convention encore visible aujourd’hui : les vêtements masculins se ferment de droite à gauche, tandis que les vêtements féminins se ferment de gauche à droite.

L’apparition de la forme « fish-eye »

Avec l’industrialisation du 19ème siècle, les vêtements deviennent plus utilitaires et doivent résister à un usage quotidien plus intensif. Les boutons plats traditionnels présentent alors un problème simple : le fil de couture reste exposé aux frottements. Sous l’effet du travail manuel, du lavage ou du repassage, il s’use rapidement et le bouton finit par se détacher.

La forme dite « œil de chat » apparaît progressivement comme une solution technique à ce problème.

Dans certaines archives australiennes datées de 1884, le terme « cat’s eye » apparaît déjà pour désigner ce type de bouton.

Les matériaux avant l’arrivée du plastique

À la fin du 19ème siècle, la majorité de ces boutons étaient en nacre. Aux États-Unis, les boutons étaient souvent taillés dans les moules d’eau douce (Unionidae), robustes mais moins chatoyants que les coquillages marins tropicaux (Trochus, importés d’Indonésie, Australie ou Nouvelle-Guinée) réservés aux pièces luxueuses européennes.

Les tailles étaient mesurées en ligne, une unité issue de la métrologie française. Au 19ème siècle, l’industrie anglo-saxonne adopte la ligne pour standardiser les catalogues : 1 line ≈ 1/40 inch ≈ 0,635 mm. Les boutons de 12–18 lignes servent aux chemises et garnitures, 20–30 lignes aux vestons et robes, 30–60 lignes aux manteaux et uniformes lourds.

Outre la nacre, d’autres matériaux naturels étaient utilisés : le Corozo (ivoire végétal), bambou, os de bovin ou porc, et même du sang animal mélangé à de la sciure pour produire l’Hémacite. Ces solutions répondaient à la recherche de durabilité et d’esthétique. Cependant, la production de masse était limitée par les pertes et la difficulté à standardiser. La surexploitation des coquillages et les guerres mondiales ont accéléré le passage aux matériaux synthétiques.

 
 

Le brevet de Leonard R. Carley

La véritable standardisation industrielle du bouton « œil de chat » intervient dans l’entre-deux-guerres. En 1935, l’ingénieur américain Leonard R. Carley dépose un brevet pour un bouton moulé dont la géométrie formalise et perfectionne cette forme protectrice. Le document, publié en 1938 sous la référence US2110645A et intitulé Sew-on button, décrit précisément la structure du bouton.

Le bouton imaginé par Carley présente une surface légèrement bombée dont le centre est creusé pour former la dépression caractéristique du « fish-eye ». Cette cavité permet au fil de couture de se loger en dessous du niveau de la surface extérieure. Lorsque le vêtement est soumis à des frottements, que ce soit contre d’autres tissus ou lors du repassage, le fil est protégé par les rebords du bouton.

La véritable innovation du brevet se situe également sur la face inférieure. Carley y ajoute un renfort circulaire placé directement sous la zone creusée. Cela renforce l’amincissement de la matière causé par la rainure centrale et permet aussi au bouton de mieux se positionner sur la boutonnière. Il est moins collé au tissu et à la boutonnière.

Le brevet de Carley s’inscrit dans un contexte industriel particulier. Il est attribué à la Patent Button Company, installée à Waterbury dans le Connecticut. À la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, cette ville joue un rôle central dans la production américaine de boutons et de petites pièces métalliques. Des entreprises comme Scovill Manufacturing Company ou Waterbury Button Company participent à cette croissance industrielle et deviennent des fournisseurs importants pour l’industrie du vêtement.

LE BREVET DÉPOSÉ PAR Leonard R Carley, visible ici

Près d’un siècle plus tard, ce brevet continue d’inspirer l’industrie textile. En 2022, Nike a déposé un brevet portant sur un système de bouton flexible. Dans ce brevet, Nike cite celui de Léonard R. Carley car ce dernier a été l'un des premiers à intégrer une “extension” circulaire sous le bouton.

le bouton flexible de nike - brevet visible ici

Les nouveaux matériaux synthétiques

L’industrialisation de cette forme de bouton est étroitement liée au développement des plastiques au début du 20ème siècle. Le premier polymère synthétique majeur est la bakélite, inventée en 1907 par le chimiste Leo Baekeland. Ce matériau thermodurcissable peut être moulé sous pression et conserve sa forme une fois refroidi.

Par la suite apparaissent les résines à base d’urée puis de mélamine. Ces matériaux offrent plusieurs avantages pour l’industrie textile : ils sont résistants, relativement légers et peuvent être produits à grande échelle.

La diffusion mondiale du bouton « œil de chat » est particulièrement liée à la Seconde Guerre mondiale. Les uniformes militaires doivent être robustes et capables de résister à des lavages fréquents. Les boutons en mélamine répondent bien à ces contraintes.

On les retrouve notamment sur les chemises en chambray de l’US Navy. La combinaison entre résine synthétique et forme concave permet d’obtenir un bouton solide dont le fil reste protégé malgré les frottements répétés.

Une présence dans la mode contemporaine

Aujourd’hui, le bouton « œil de chat » est encore utilisé même si la grande majorité des vêtements sont cousus avec du fil de polyester contrairement au fil de coton de l'époque de Carley.*

Ce dernier présente 2 avantages :

  • Le polyester est incroyablement résistant à l'abrasion.

  • Il ne moisit pas et ne se fragilise pas avec l'humidité.

Ainsi, si le bouton « œil de chat » était autrefois utile pour protéger les fils, il est aujourd’hui plus un rappel historique ou un détail stylistique qu'une véritable nécessité fonctionnelle.

*Au moment où Léonard R. Carley dépose son brevet (1935) et où l'armée américaine équipe ses soldats pour la Seconde Guerre mondiale (1941-1945), l'immense majorité des vêtements est encore cousue avec du fil de coton.

Anatomica - Interview avec M. Pierre Fournier

L’article de notre visite de la boutique Anatomica de Paris est l’un des plus consultés du site. Nous avons donc contacté Monsieur Fournier pour lui proposer une interview, qu’il a très gentiment acceptée.

 
 

Pierre Fournier : Vous avez écrit un article sur Arthur de SuperStitch, non ?

LIP : Oui tout à fait, il y a quelques années.

Pierre Fournier : Il a un grand mérite, c'est que parmi tous les gens qui font faire des vêtements, qui ont des boutiques, qui ont un point de vue ect... c’est un des seuls qui a les mains dans le cambouis.
Qui a les machines ? Qui fabrique ? C'est lui.
Donc j'ai un certain respect et une certaine admiration pour ça.

LIP : Parlez-nous de la pointure des chaussures.

Pierre Fournier : Pour moi, il n'y a qu'une référence, c'est la pointure américaine. Parce que beaucoup de fabricants travaillent en taille américaine ou ont une conversion en taille américaine. Et contrairement à ce qu'on croit, une pointure anglaise ne correspond pas à une pointure en dessous de la pointure américaine. C'est par le jeu des largeurs, plus exactement par la simplification des fabricants, qui, ne voulant pas produire différentes largeurs, simplifient en faisant une largeur qu'ils estiment être universelle, presque toujours trop large.
En réalité, de mon point de vue de chausseur et vu l'exercice que j'ai de cette profession depuis plus de quarante ans, je peux dire que cela ne reflète pas la réalité même si ceux qui ont des pieds larges sont très favorisés. Car dans le commerce, il n'y a que des chaussures pour pieds larges. Un pied moyen ou un pied fin est condamné systématiquement à prendre une demie à une pointure en dessous de sa pointure mesurée et alors, souvent le client pense manquer de largeur mais en fait il manque de longueur.

Dans les années 60, rien n'était encore complètement simplifié - après ça commence à disparaître petit à petit. Dans des boutiques très chics américaines on importait par snobisme et par souci d'élégance, des chaussures anglaises comme Church... Et je le sais parce que j'en ai acheté aux États-Unis. Si vous faites les largeurs C, D, E, vous retombez exactement sur le fitting américain, sans parler des largeurs US exceptionnelles A, B et EE.

Et d'ailleurs, dans ces boutiques chics de l'époque, ils importaient les largeurs correspondantes à des mesures possibles sur le Brannock. Ma pointure américaine est 11C, et ma paire de Church est également une 11C et c’est parfait.

Bien entendu après, vous avez des formes qui chaussent plus ou moins bien, parce qu'il ne suffit pas d'avoir différentes largeurs qui correspondent à la largeur mesurée, encore faut-il que la forme soit bonne. Parce que si la forme ne chausse pas très bien, vous pouvez avoir 36 largeurs, elle chaussera mal dans les 36 largeurs.

La forme, c'est l'essentiel de la chaussure. J’ai d’ailleurs remarqué que la plupart des clients ne savent même pas ce que c'est qu'une forme de montage. D'un côté vous avez les patronages de cuir cousus à plat, découpés en fonction du modèle choisi. Ensuite, c'est monté tendu plusieurs jours sur la forme de montage, par en dessous tendu, agrafé, cloué, la forme étant soit en bois soit d'une matière synthétique. Ensuite humecté, retendu ect. […]

Tout ça, c'est très complexe, c'est beaucoup plus complexe qu'un vêtement par exemple car il y a une chose essentielle, c'est la forme. Et une bonne forme, c'est une chose très rare. Un fabricant qui posséderait une forme exceptionnelle la garderait bien jalousement à l'abri des regards et même des études. Ils ne se prêtent pas leurs formes entre eux. L’une des ces formes que nous avons avec Alden est une forme extrêmement ancienne à vocation semi-orthopédique. Elle n'était pas destinée à des pieds sensibles au sens orthopédique européen, mais plutôt à des gens sensibles qui sont conscients de la difficulté d'être bien chaussé sans douleur ou sans déformation.

C'est un truc de maniaque, c'est un truc obsessionnel. C'est mon obsession première dans la chaussure.

LIP : Vous connaissez d’ailleurs sans doute Edward Lyman Munson ?

Pierre Fournier : Oui, c'est un podologue américain des années 1920. C’est le premier qui a constaté que les pieds des soldats étaient épouvantables. Dans l’infanterie principalement. C’est bien d'envoyer les gens au « casse-pipe » si l’on peut dire, mais encore faut-il qu'ils puissent marcher !
Donc il a fait une étude et il a créé une forme qui s'appelle la forme Munson, et qui applique à peu près les mêmes principes que la forme que nous utilisons chez Alden, bien qu'elle ne soit pas militaire celle-là. La forme militaire Munson originale, elle est un petit peu différente d'un point de vue esthétique même si elle a les mêmes règles : mesures de la voûte plantaire, mesures de la longueur du pied, en fonction de ces deux mesures s'applique une largeur qui se calcule sur le côté grâce à ce système tridimensionnel du Brannock.

J'ai eu des chaussures de la forme Munson des années 40. Il y en a qui sont antérieures bien sûr. Je n’ai eu qu’une seule fois la chance d'en trouver une dans ma pointure exacte, la plupart étant de la largeur E, un peu larges. Mais même en largeur E, c'est très ajusté, très calculé, magnifique. Ça n'existe plus. Je pense que les formes militaires Munson anciennes ne sont plus disponibles actuellement chez aucun fabricant américain.

A l’époque tous les grands fabricants américains étaient soumis à l'effort de guerre, que ce soit Alden, Johnston & Murphy, Allen Edmonds ou d'autres. Sur certains modèles de chez nous, le patronage est calqué - pas la forme - sur le modèle USN, US Navy Service.

 LIP : À ce moment-là Monsieur Fournier propose d’aller chercher un brannock pour mieux nous expliquer la prise de mesure.

Pierre Fournier : C'est un appareil très beau…enfin moi je le trouve très esthétique, en aluminium.

LIP : Monsieur Fournier fait une démonstration de l’utilisation du Brannock avec son pied droit.

Pierre Fournier : Je pose mon pied. Regardez, je cale au fond. Voilà. Ça se regarde à la verticale.

Donc là, ma pointure c'est 11. Puis je lis la longueur de ma voûte plantaire grâce à cette mesure. C’est également 11. Ah quelle chance ! Je n’ai pas les pieds plats. Si j'avais les pieds plats, la longueur de la voûte serait plutôt vers le 12, plus longue, plus plate.

Bon. Ensuite j'ajuste latéralement et j'enlève mon pied. Je reporte les deux mesures que j'ai trouvées, à savoir 11. Et vous voyez, 11 est à la limite du C et du B. Et comme je ne suis pas encore dans le B, je suis considéré comme C. Donc, ma pointure, c'est 11C.

Je fais ça avec les 2 pieds et j'applique la théorie du pied le plus fort.

Si j'ai un doute, si je vois que le pied semble faible et qu’il a une tendance à avoir une voûte plantaire un peu plate, à ce moment-là je demande à la personne de se lever. Normalement ça se mesure assis, la jambe à l'équerre. Mais y a une mesure que l'appareil n'appréhende pas. C'est le volume, la hauteur. Cette dimension est à l'appréciation du vendeur. Il y a donc une part d’interprétation, nous jouons du Brannock. Nous interprétons les mesures, un peu comme un musicien jouant une partition. Chez Anatomica, tout le monde est au diapason.

Le vendeur doit être formé et doit prendre en compte la forme du soulier. Par exemple lorsque le soutien plantaire est très prononcé, comme dans nos modèles.

LIP : Parlez-nous de la longueur des chaussures ? Notamment le test qui consiste à toucher le bout pour savoir si c’est la bonne longueur ?

Pierre Fournier : La longueur du pied ne correspond pas à la longueur jusqu’au bout du pouce. C'est l’absence de pression sur l’extérieur du pouce et du petit orteil qui donne la bonne longueur.

Parce que quand vous avancez, vous pliez le pied qui s’avance dans le soulier, donc il doit y avoir du vide au bout.

Mieux vaut savoir quelle est sa vraie pointure. J’entends souvent « Oui mais ça dépend des chaussures ». Non.
Ce qui ne dépend pas des chaussures, c'est la pointure. C'est-à-dire que si vous mesurez 1m81, vous mesurez 1m81 ici et ailleurs. La pointure, c'est la pointure. Si vous avez connaissance de votre pointure, vous avez un repère. Sinon vous êtes obligé de fluctuer en fonction de ce qu'on vous dit et ce que vous ressentez lors de l’essayage, ce qui entre parenthèses est souvent trompeur.

LIP : Pourquoi les gens portent de moins en moins de souliers ?

Pierre Fournier : Il y a des raisons très simples. La plupart du temps, c'est inconfortable. Alors que l'inconfort dans les sneakers est moins sensible, mais il existe.

Ça pardonne plus facilement qu'un soulier de ville qui ne va pas. C'est pour ça que beaucoup de personnes ont abandonné les souliers de ville, parce qu'ils souffraient affreusement. Il faut ajouter que ces souliers sont souvent soit vendus, soit achetés, à une mauvaise pointure.

Notre approche est particulière et différente.

LIP : Parlez-nous à présent de votre rencontre avec Kinji Teramoto.

Pierre Fournier : Dès le début d’Anatomica nous avons eu une clientèle de Japonais, principalement des professionnels. Anatomica est une référence de passage.
Parmi eux, il y avait un certain Kinji Teramoto. Il se trouve qu’il était producteur de vêtements : des jeans et des vêtements dans un esprit américain vintage.

Or moi au début d’Anatomica, j’étais en réaction contre ça. Je ne voulais pas rentrer dans ce créneau. J’avais connu la grande époque des jeans quand j’avais la boutique Globe. J’avais récupéré en 1974, 1975 et 1976 des deadstocks de Levi’s qui dataient des années 60. À leurs yeux, aux yeux de Levi’s, c’était dévalorisé par la mode hippie, etc. Pour moi, c’étaient des trésors. J’ai vécu de nombreuses années sur des deadstocks de jeans, en velours ou en toile ou en tout ce que vous voulez, "Big E" comme on dit aujourd’hui... deadstock avec leurs étiquettes par longueurs différentes, toutes les tailles disponibles.

LIP : Oui, et maintenant c’est l’inverse.

Pierre Fournier : Maintenant il n’est pas rare que l’un de ces articles que je vendais à l’époque soit estimé de nos jours entre 500 et 1 000 euros. J’en ai vendu des milliers. Les gens qui entraient dans la boutique Globe en 75, ils ne savaient pas que ça n’existait plus. J’avais fait en sorte que ça soit comme si tout existait encore : tout était neuf, tout était deadstock par longueurs de jambes, de la taille 28 à la taille 36-38, avec des variations insensées de couleurs et de matières.

Bon, donc j’en reviens à mon point de départ. J’avais décidé à l’ouverture d’Anatomica de faire table rase du côté américain et de se recentrer sur notre histoire à nous, l’histoire européenne et particulièrement française de vêtements populaires : soit de travail, soit militaire, soit ce qu’on veut, tropical et même colonial…mais sans connotation. On ne parle que du vêtement.

Kinji Teramoto est un jour passé à la boutique pour acheter une paire d’Alden*. Nous lui avons dit : "Il est bien votre jean". Il a dit : "Je peux vous le fabriquer !". Et là j’ai craqué. C’était le début de nos relations. Je me suis dit : "Bon on va refaire des jeans, d’accord", et je suis retombé dans mes premières obsessions, on va dire.

Donc, nous avons fabriqué toute une série de jeans dans l’esprit des années 60 particulièrement, pas trop larges, pas d’esprit worker, l’esprit 60, hein. Donc en satin, en coton, en blanc, en beige, en noir et en denim également avec le selvedge, avec les rivets invisibles…enfin vous voyez.
C’est comme ça qu’on a commencé à vendre des jeans. Pour nous, c’est pas notre fond de commerce principal. C’est accessoire. Comme tout ce qui est américain, je veux que ça reste accessoire dans la boutique de Paris.

Après, il nous a proposé de développer Anatomica au Japon. On a donc fait un corner dans un grand magasin, et puis un an après nous avons ouvert la première boutique au bord de Tokyo, dans l’ancien quartier qui était l’équivalent de Ginza avant la guerre, à Nihonbashi, au bord de la rivière, dans un endroit très traditionnel, très beau.

Et puis il a ouvert une boutique à Nagoya, et puis une deuxième boutique à Tokyo et maintenant une boutique pour femmes à 80 km de Tokyo. Par ailleurs, nous avons aussi une boutique à Sapporo, et une à Kyoto.

Anatomica a ainsi pris une image japonaise de vêtements américains, ce qui s’éloigne un peu de l’idée de départ. Ou plutôt disons qu’elle se rajoute à l’idée de départ. Mais nous le faisons bien, très bien même. Que ça soit les jeans, que ça soit l’esprit Western, je n’y suis pas insensible. Néanmoins, nous poursuivons nos recherches et mises au point sur les vêtements français anciens.

*Monsieur Fournier précise : “parce que beaucoup de Japonais ont acheté nos Alden. Ils ont très vite compris mon système : il n’y avait qu’une largeur au Japon comme si tous les Japonais avaient le pied large alors qu’en réalité, il y a au Japon comme ailleurs, des gens qui n’ont pas la largeur E. Certains ont une largeur D et d’autres la largeur C. Si on respecte la largeur, ça change tout. Donc très vite, j’ai eu la réputation de chausser différemment. Donc ils sont venus acheter des vêtements et acheter des souliers Alden.”

LIP : C'est pour ça qu’une bonne partie des vêtements Anatomica dans le style américain est fabriquée au Japon ?

Absolument, et tout ce qui peut être fabriqué en France est fait en France. Mais il est évident que les Japonais sont des grands obsessionnels du vintage américain. Donc pour nous, c’est très bien qu’ils fabriquent certains modèles.

L’autre exemple, qui lui a une connotation européenne, c’est l’imperméable réversible que j’ai sur moi. C’est tout ce côté moderne et classique des vêtements anglais traditionnels aujourd’hui disparus. Nous, nous avons eu cette idée des grands classiques historiques d’imperméables et de réversibles, etc.

On a remis au point des modèles qui sont les modèles que nous estimons les plus importants. Et on a pu le faire parce qu’il y a une usine au Japon qui avait les connaissances et le degré de qualité pour avoir travaillé certainement avec des grandes marques anglaises dans le passé.

Ces grandes marques ne travaillant plus avec cette usine.C’est de la même qualité qu’un vêtement anglais dans les années 60.

LIP : Oui je vois, il y a une usine japonaise j’ai oublié le nom, qui est assez connue pour son Outerwear.

Pierre Fournier : En général je ne veux pas trop voir ce que les autres font. Bon, si un client passe avec un truc formidable, je me dis : "Tiens, mince, il y a quelqu’un qui a fait un truc très bien !". Mais c’est rarissime. Ou alors il faut que ça soit des vêtements anciens, évidemment. Je peux dire que tout ce que j’ai appris et compris, c’est grâce au chinage des vêtements anciens dès le plus jeune âge. Une époque qui m’intéresse encore aujourd’hui, puisque j’ai 82 ans et que dans les années 60 et 64, j’avais 20 ans. J’avais la chance de pouvoir trouver des choses qui étaient intéressantes mais qui commençaient à disparaître.

LIP : Justement, vous aviez commencé par ça en tant que détaillant, en vendant les meilleures marques que vous trouviez ?

Pierre Fournier : Je ne suis professionnel du détail que depuis l’âge de 28 ans, vers 1973. Avant j’étais chineur de vêtements anciens.

C’est comme ça que j’ai compris ce qui se passait parce que quand on est en 1973, on ne peut pas savoir qu’on n’est plus en 60. Ou en 70. Vous êtes trop près de l’époque. Vous croyez que tout va revenir encore. Non, c’est foutu. On va passer aux années 80, aux terribles années 80 dois-je dire. Celles qui plaisent aujourd’hui aux jeunes parce qu’ils n’ont que ça à se mettre sous la dent dans le vintage étant donné qu’on a bouffé tout le 60 et tout le 50. Je parle surtout des bons vêtements américains.

Et dans les vêtements actuels, il y a ceux qui refont, comme nous. Une grande tendance dans le ressassement du passé. Ou alors il y a les créateurs à l’opposé. Les créateurs, il n’y a que ça. N’importe qui aujourd’hui parle de sa création. René Girard a dit : « Bien des gens imitent quand ils croient innover. C’est vrai. Mais il faudrait ajouter que bien des gens innovent quand ils croient imiter. » Nous espérons être du bon côté !

LIP : Et question vêtements en maille ?

On applique les mêmes règles. Chez Anatomica vous avez des cardigans alpaga qui sont dans l’esprit de ce qu’on trouvait dans les boutiques américaines de sport ou chic dans les années 60. Boutiques qui n’existent plus aux États-Unis. Mais le fabricant existe toujours et les modèles que j’ai mis au point il y a 40 ans pour Hémisphère sont toujours chez Anatomica avec les mêmes idées et les mêmes obsessions de volumes qui correspondent à l’époque qui n’est pas la nôtre. Paradoxalement, ainsi, ces modèles me semblent plus modernes, et plus originaux.

Il y a quand même de ma part un certain refus de ce qui se fait aujourd’hui même s’il y a encore des choses qui sont bien. Mais tout ne va pas vers le mieux.

LIP : Du coup pour vous la meilleure période c’est 50-60 ? En vêtements en tout cas.

Pierre Fournier : 60 c’était un peu la fin. C’est la fin du côté moderne, du modernisme. 70 après il y a encore des sursauts et du style. Je ne suis pas un grand spécialiste de tout ça. Mais il faut quand même toujours s’intéresser à ce qui se fait dans l’époque dans laquelle on vit sinon on rate l’essentiel. J’ai quand même raté pas mal de trucs dans les années 70 parce que j’étais en réaction contre cette époque. Pourquoi ? Parce que justement…les créateurs…les nouveaux trucs…les machins….ça me plaisait pas du tout à l’époque, et surtout tout commençait à être mal ficelé, mal foutu ; parfois volontairement pour faire « pauvre » et moins « bourgeois », mais pour des Bourgeois !

LIP : Si vous aviez un vêtement à retenir, qu’est-ce que vous retiendrez ?

Pierre Fournier : Un vêtement ? Non, 10, 20 ! Je suis très ouvert sur la question. Que ça soit un jean, un pantalon, une veste, un manteau…Quand je cherche encore aujourd’hui des vêtements anciens, je ne dis pas "je cherche", je dis "j’espère trouver quelque chose qui me surprenne". Je reste encore ouvert comme lorsque je chinais dans les années 70. Sauf que maintenant c’est très rare de trouver quelque chose qu’on n'a pas encore vu... mais ça arrive encore.

D’ailleurs ça m’est arrivé il n’y a pas très longtemps. Un vêtement fabriqué par Manufrance. Il y avait à l’époque une boutique rue du Louvre. Et aussi un catalogue que tous les français recevaient dans la France entière. On pouvait acheter de tout : des armes, des canapés…et des vêtements. J’ai trouvé un vêtement qui est absolument à tomber par terre. J’espère pouvoir le refaire. C’est un ciré avec un côté enduit de coton... enduit extérieur, coton intérieur, manches raglan.

C’est ça mon truc. Ce n'est pas de savoir si ça va se vendre ou pas.

LIP: Et en France vous trouverez encore des fabricants qui suivent ?

Pierre Fournier : Oui, il y en a, mais pas pour tout. Par exemple, en ce qui concerne les chemises, je travaillais en France du temps d’Hémisphère et j’avais des fabrications qui étaient plutôt bien. Aujourd’hui j’ai des fabrications qui sont meilleures et moins chères ailleurs. Ce n’est pas pour chercher le prix que nous sommes allés ailleurs. C’est parce qu’en France il n’y a pas toujours ce que l’on souhaite. Il se trouve que nos chemises de ville sont fabriquées en Roumanie. Nous avons un résultat et des exigences que même du temps d’Hémisphère je n’arrivais pas à avoir en France à un prix abordable.

LIP : Parlez-nous de votre expérience avec les bottiers sur-mesure ? Ça n’a jamais vraiment porté ses fruits ?

Pierre Fournier : Résultat : sur mesure mais trop petit !  J’ai persévéré dans l’erreur. Chez le même bottier. Même si la nouvelle paire était plus grande, ce n’était pas encore ça.
Le sur-mesure il y a une règle, ce n’est jamais : "tiens j’ai un peu d’argent je vais me faire faire un truc sur-mesure". Ce n’est jamais ça. On part d’un point, il y a des progrès, on lie des liens avec la personne qui s’occupe de vous et on arrive petit à petit à faire des choses formidables.
Si c’est un coup comme ça, un touriste italien ou français qui va foutre son fric en l’air à Savile Row, le tailleur va le voir venir tout de suite. Ce n’est pas ça le sur-mesure. Le sur-mesure c’est le roi Charles par exemple. Il a des beaux blazers depuis longtemps. C’est très au point tout ça. Et ça ne s’est pas fait accidentellement. C’est une vie, le sur-mesure, c’est du suivi.

Et après on va aussi chez un tailleur ou chez un bottier en fonction aussi de ce qu’on aime chez lui parce qu’il y a autant de tailleurs et de bottiers que d’esprits différents. Peut-être pas autant mais beaucoup. Il y a des bottiers très différents les uns des autres, des tailleurs très différents les uns des autres.

LIP : Mettez-vous encore des costumes ?

Pierre Fournier : Je me suis fait faire des costumes sur-mesure aux États-Unis chez le plus grand fabricant américain qui existe toujours qui est Oxxford Clothes. Mais je porte très peu de costumes parce que j’ai très peu de vie sociale. Je n’ai pas besoin d’aller dans des réceptions. Je n’ai donc pas non plus de smoking ect…Le plus beau costume que j’ai jamais eu, c’est un costume trouvé en friperie d’un grand tailleur anglais.

Ça devait être Poole ou peut-être Huntsman. Je l’ai trouvé à ma taille. Enfin plus ou moins à ma taille puisque c’était du sur-mesure pour quelqu’un d’autre. Je m’en suis débarrassé mais j’ai eu tort. J’aurais envie de porter des costumes aujourd’hui.
Mais je ne me vois pas entreprendre une recherche chez un tailleur. J’en ai plus le courage. Pour moi ce serait une épreuve et étant donné que je ne suis absolument pas sûr du résultat, je ne m’aventurerais pas à mon âge à me lancer là-dedans. Finalement le prêt-à-porter c’est pas si mal quand on y pense à certains points.

LIP : Parlez-nous du prêt-à-porter justement.

Pierre Fournier : Le prêt-à-porter, c’est fascinant. Je trouve qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire chez les Américains. Aucun pays n’a porté aussi loin le prêt-à-porter que les États-Unis et ce jusque dans les années 60-70. Quand vous alliez chez Brooks Brothers - par exemple en 60 - que vous n’aviez pas de costume, que vous étiez un plouc qui sortait du Texas ou d’ailleurs, vous en ressortirez habillé convenablement. Les chemises existaient même en plusieurs longueurs de bras. Les vestes étaient proposées au moins en 3 longueurs : Short, Regular, Long. Tout cela était possible car la population suivait ou transgressait les mêmes règles, les mêmes codes, les mêmes traditions. Le marché américain était énorme, et aussi très exigeant. Aujourd’hui, il n’y a plus tellement cette exigence, ni ces traditions. C’est l’entropie ! Par ailleurs, bizarrement, depuis un certain temps déjà, il n’y a même plus de grands mouvements de mode, juste des tendances.

LIP : Merci pour votre temps Monsieur Fournier.

 

pierre fournier et son associé charles nousse

 

À l’issue de l’interview, j’ai essayé deux paires Alden Modified Last. La 10C s’est révélé être la plus adaptée dans mon cas. On sent que la chaussure maintient bien le pied, notamment au niveau de la voûte plantaire, tout en laissant suffisamment d’espace à l’avant pour les orteils, qui ne sont pas comprimés.

 
 

J’ai également pris le temps de parcourir à nouveau la boutique. Vous y trouverez entre autres les cardigans Lemmeyer aux manches ballon — pensés pour être portés comme une pièce d’extérieur —, les pulls tricotés à la main Athena Design, ou encore des pulls en laine Shetland. Ces derniers sont aujourd’hui différents de la version Everest originale, faute de tricoteuses capables de les produire (nous en parlions déjà dans cet article ici). On y trouve aussi de très beaux pantalons en velours côtelé Brisbane Moss (500 g/m²), ainsi que les baskets en toile Wakouwa.

En résumé, une adresse incontournable à Paris.

 

“ce qui est bon est léger. tout ce qui est divin marche d’un pied délicat” friedrich NIETZSCHE

“bien des gens imitent quand ils croient innover. c’EST VRAI. mAIS IL FAUDRAIT AJOUTER QUE BIEN DES INNOVENT QUAND ILS CROIENT IMITER.” rené girard

 

Interview de Chase Anderson - The Outdoor Archive

Chase Anderson est un passionné qui collectionne les documents liés à l’histoire de l’outdoor. Plutôt que d’attendre que des pépites apparaissent, il les traque sur eBay, écume les vide-greniers et n’hésite pas à faire plusieurs heures de route pour examiner un catalogue ou un vêtement de près.

Installé dans l’Utah, il travaille au sein de Utah State University, où il participe au développement de l‘Outdoor Recreation Archive. L’objectif : constituer un fonds de référence dédié à l’histoire de l’industrie outdoor — catalogues, lookbooks, documents internes, prototypes, correspondances, photographies. Un travail de terrain dans un cadre académique.

Ce travail se prolonge notamment à travers le compte Instagram The Outdoor Archive, devenu une source régulièrement consultée par les designers et les équipes produit. Le flux d’images fonctionne comme une base documentaire ouverte : il remet en circulation des pièces rares et redonne du contexte à certaines innovations techniques.

Le livre The Outdoor Archive, publié chez Thames & Hudson, s’inscrit dans cette continuité. Conçu comme une synthèse collective du travail mené autour des publicités et catalogues outdoor, il ne cherche pas l’exhaustivité mais propose un outil visuel destiné aux créatifs. Une manière de structurer, sur papier, un corpus déjà largement diffusé et consulté.

Aujourd’hui sollicité par de nombreuses marques, Chase partage avec nous sa lecture du secteur. Il revient notamment sur la collaboration peu connue entre Apple et Patagonia, mais aussi sur la question du « Digital Dark Age » et la fragilité des archives numériques. À travers son regard, on comprend mieux comment la culture outdoor s’est construite — matériellement, industriellement, et parfois de manière inattendue.

 
 

LIP : Chase, vous parlez de votre méthode comme d’un véritable travail d’enquête en ligne, allant jusqu’à retrouver d’anciens fondateurs à la retraite. Y a-t-il une pièce — un catalogue, un vêtement — que vous aviez localisée mais qui vous a finalement échappé ?
À l’inverse, quel est l’endroit le plus inattendu où vous avez mis la main sur une archive majeure ?

Chase Anderson : C’est une question délicate car la majeure partie de notre collection s’agrandit grâce à des dons. Nous travaillons directement avec des fondateurs de marques outdoor, des employés de la première heure ou des designers qui nous confient leurs documents, leurs photographies, parfois leurs archives personnelles.

Il y a toutefois un objet que je recherche activement : le catalogue Apple Collection de 1986–87 publié par Apple. C’est un catalogue de produits dérivés qui comprenait une ligne de vêtements Apple, mais aussi des collaborations avec des marques comme The North Face et Patagonia. On y trouvait par exemple des Snap-T Patagonia, des ceintures, ou encore des vestes The North Face vendues directement dans ce catalogue Apple. (NDLR : il est visible ici )

C’est extrêmement difficile à trouver — je n’en ai jamais vu d’exemplaire complet en circulation. J’ai cru identifier une personne ayant publié des images en ligne, mais je n’ai jamais réussi à la contacter. Nous avons récemment acquis un catalogue Apple de 1983, qui contenait déjà des produits Patagonia, ce qui montre que ces liens entre tech et outdoor existaient bien plus tôt qu’on ne l’imagine. Cela éclaire aussi la culture des collaborations, souvent perçue comme contemporaine.

Concernant la trouvaille la plus improbable, je pense à une découverte faite par Clint Pumphrey, mon collaborateur et archiviste. Il avait repéré des catalogues JanSport sur eBay et a contacté le vendeur pour savoir s’il en possédait d’autres. Celui-ci lui a répondu qu’il détenait également des croquis de Murray Pletz, cofondateur de JanSport. Ces documents ne figuraient pas dans l’annonce initiale : le vendeur avait acquis un ancien espace de stockage contenant des archives personnelles du fondateur.

Nous sommes prêts à aller très loin pour préserver ces documents. Nous avons déjà conduit douze heures dans le Kansas pour récupérer une collection conservée dans une ville de neuf habitants. Ce travail est important : nous documentons également ces parcours à travers un podcast d’histoire afin de préserver non seulement les objets, mais aussi les récits. (NDLR : The Highlander Podcast)

sommaire du livre The Outdoor Archive

LIP : Le livre The Outdoor Archive est classé par type de publicité plutôt que par chronologie. Qu'est-ce que cette approche vous a révélé sur l'évolution du marketing ?

Chase Anderson : Lorsque Thames & Hudson nous a approchés pour créer un livre, nous voulions qu’il serve de ressource pour les créatifs qui suivent notre compte Instagram : directeurs artistiques, designers, responsables marketing. Nous avons donc organisé les images par catégories — support, nature, lignes, images “processées”, typographie — plutôt que par période. L’idée était d’en faire un véritable ouvrage de référence.

Ce qui est frappant, c’est que l’imagerie aspirationnelle reste constante : des personnes face à un paysage spectaculaire, la promesse de sortir, d’explorer. Sur ce point, peu de choses ont changé.

En revanche, les médiums évoluent : peintures à l’huile et illustrations au début du 20ème siècle, photographie noir et blanc, couleur, puis collage et expérimentations graphiques. Les outils et les technologies influencent profondément la forme, même si le fond — l’appel de la nature — demeure.

LIP : Pourquoi pensez-vous que les marques techniques historiques ont si souvent abandonné leur passé par rapport aux maisons de mode ? Est-ce le culte de la performance qui fait que le vieil équipement semble "obsolète" plutôt que "vintage" à leurs yeux ?

Chase Anderson : C'est une très bonne question. Beaucoup de fondateurs n’ont pas créé leur entreprise pour bâtir une marque iconique. Ils voulaient surtout financer leur passion et passer plus de temps dehors.

Je pense à Yvon Chouinard, qui fabriquait son propre matériel d’escalade pour pouvoir grimper davantage. Pour nombre de ces pionniers, le produit était un moyen d’atteindre une fin. L’ADN de ces marques est tourné vers l’innovation et l’usage, pas vers la célébration du passé.

Il y a aussi un facteur temporel : beaucoup de maisons de mode existent depuis bien plus longtemps. Louis Vuitton a commencé comme malletier, avec une fonction très précise, avant d’évoluer vers le luxe contemporain.

Aujourd’hui, certaines marques outdoor atteignent à leur tour des anniversaires importants — Patagonia a fêté ses 50 ans — et redécouvrent la valeur stratégique de leur propre histoire.

LIP : Avec des designers de Louis Vuitton ou Dior qui consultent vos archives, craignez-vous que le contexte original — l'effort et la survie en montagne — se perde lors de la réinterprétation pour l'esthétique urbaine ? Ou est-ce simplement une évolution naturelle ?

Chase Anderson : Je n'y pense pas trop. Je sais que certaines personnes tiennent beaucoup à ce que l'industrie Outdoor reste isolée, avec des produits uniquement utilisés par des personnes pratiquant des activités de plein air. Il y a des discussions à avoir sur le besoin d'une veste en Gore-Tex si vous n'allez pas dans des environnements rudes, mais je pense qu'il y a de grandes leçons à tirer de l'industrie outdoor qui sont partagées au-delà de cet espace.

C'est génial que les produits puissent être mieux fabriqués, plus durables et performants afin que vous puissiez les utiliser dans différents contextes pour de multiples usages. Il y a beaucoup de choses positives à voir des marques de haute mode intégrer davantage de caractéristiques de performance et de fonctionnalité dans leurs produits.

LIP : Vous parlez des L.L. Bean d'avant 1980 et des Abercrombie & Fitch d'avant 1977 comme de vos "Saints Graals". Si vous pouviez mettre la main sur une année spécifique, laquelle serait-ce ?

Chase Anderson : Il n'y a pas qu'une seule année spécifique pour l'une ou l'autre de ces marques. Abercrombie & Fitch est difficile à trouver ; nous avons quelques catalogues de la David T. Abercrombie company, le précurseur d'Abercrombie & Fitch, et l'un de ces numéros date de 1900. Tout ce qui date du début des années 1900 est difficile à dénicher et vraiment instructif sur ce qu'était l'industrie à cette époque. Tout ce que vous pouvez trouver d'avant les années 1960 — avant les années d'essor de l'industrie outdoor dans les années 60 et 70 — est vraiment formidable et nous sommes ravis d'en trouver.

LIP : Comment capture-t-on un lancement de produit de 2025 par rapport à un catalogue de 1975 ? Risquons-nous un "Âge sombre numérique" où l'histoire actuelle du design disparaîtrait faute de supports physiques ?

Chase Anderson : C'est une vraie préoccupation. Quand nous avons exploré l'histoire d'Arc'teryx, qui est apparue dans les années 90 et au début des années 2000, il n'y avait pas beaucoup de documents imprimés. Ils ont suivi la tendance du tout en ligne, avec des documents conservés sur des CD et des disques durs ; d'après ce que j'ai compris, beaucoup de ces documents sont aujourd'hui inexploitables.

Le support imprimé a une valeur immense car vous pouvez le poser sur une étagère et, dans les bonnes conditions, il durera des milliers d'années. Avec le stockage sur le cloud, si c'est hors de vue, c'est hors de l'esprit. Je vois des entreprises revenir à l'imprimé, créant des annuaires des travaux réalisés et des produits lancés. C'est d'une valeur énorme pour un usage interne, même si ce n'est pas diffusé largement, car il y a un réel risque de perte des campagnes numériques.

J’ai récemment vu un catalogue 1TRL de Merrell inspiré des archives. Cela permet aux équipes futures d’avoir un repère tangible, plutôt que de dépendre de bases de données dispersées.

LIP : En regardant vers l'avenir, comment voyez-vous l'industrie Outdoor évoluer au cours des prochaines années ? Quelles sont les grandes tendances que vous anticipez ?

Chase Anderson : Le Gorpcore semble avoir évolué vers quelque chose d'un peu plus subtil, avec des caractéristiques de performance qui ne sont pas tout à fait aussi maximalistes en termes de fonction. L'idée d'avoir des produits performants est toujours très importante. Je vois aussi beaucoup plus de marques embrasser leur héritage. J'aimerais penser que c'est notre influence, mais c'est aussi dû aux anniversaires majeurs qui approchent pour ces marques. Les marques essaient de se reconnecter avec leur histoire et leur ADN pour se différencier dans un océan de concurrents. J'anticipe l'apparition d'un mouvement "héritage moderne" où les marques se réapproprient et utilisent cette histoire pour aller de l'avant.

LIP : Chase, quelles sont les 2 ou 3 marques actuelles que vous suivez de près et qui, selon vous, font le meilleur travail en termes de design ?

Chase Anderson : Je suis un peu biaisé car pas mal de marques ont collaboré avec nous, mais la première est Gnuhr (G-N-U-H-R). Ils ont étudié l'histoire des marques et sont très conscients de ne pas vouloir simplement fabriquer "plus de trucs" ; ils veulent créer des produits fonctionnels et beaux avec de l'innovation.

Une autre marque que j'admire est The North Face. Leurs équipes de design viennent voir nos archives plusieurs fois par an pour se réapproprier leur histoire et rassembler des récits qui incarnent la marque. Leur équipe s’est vraiment appuyée sur son patrimoine et ils ont lancé des produits intéressants, notamment de nouvelles interprétations d'icônes passées utilisant de nouveaux matériaux de performance.

LIP : Existe-t-il une petite marque émergente — un "outsider" — que personne ne connaît encore mais qui vous impressionne vraiment ?

Chase Anderson : Je dirais que Gnuhr en fait partie. Ils sont définitivement en pleine ascension et font un travail intéressant. Ils ne sont pas forcément sous les radars — ils ont eu de grands succès récemment — mais je suis très curieux de voir où ils iront.

LIP : Y a-t-il un sujet ou une tendance spécifique qui vous passionne particulièrement en ce moment ?

Chase Anderson : Je trouve tout ce qui implique des matériaux naturels vraiment intéressant. Story mfg. est toujours intéressante dans sa façon d'essayer d'intégrer des teintures et des fibres naturelles dans ses produits, ce qui donne aux objets un aspect artisanal et unique. « La nature » est une tendance qui m'enthousiasme vraiment.

Photographie et sport dans les années 1920 : les premières heures du journal Match

Avant de devenir le célèbre magazine d’actualités générales que l'on connaît aujourd'hui, Match a débuté en 1926 sous la forme d'un hebdomadaire exclusivement consacré au sport.

Lancé initialement sous le nom de Match L'Intran, il servait de supplément hebdomadaire au quotidien parisien L'Intransigeant. Dans les années 1920 et 1930, ses pages se consacraient entièrement aux compétitions de l'époque, couvrant le Tour de France, les matchs de rugby ou de football, ainsi que la boxe.

La consultation de ces anciens exemplaires offre un témoignage historique précis, notamment grâce à des photographies d'une qualité remarquable pour l'époque. Ces images documentent en détail les tenues vestimentaires des athlètes : les maillots lourds des rugbymen, les équipements des cyclistes ou les tenues des footballeurs de l'entre-deux-guerres. La photographie occupait déjà une place centrale dans la conception du journal.

En 1938, l'industriel Jean Prouvost rachète le titre et décide de l'orienter vers l'actualité générale, en s'inspirant des magazines illustrés américains. La Seconde Guerre mondiale interrompt sa parution en 1940. Le journal est finalement relancé en mars 1949 sous son nom définitif : Paris Match.

Lookbook AH25 - Clutch Café

Le Lookbook Hiver 2025 de Clutch Cafe a été photographié dans les rues d'Édimbourg et dans les Highlands.

La sélection met en avant des grosses pièces d’hiver : gilets et parkas en duvet Rocky Mountain Featherbed, manteaux en gabardine Coherence, et laines épaisses signées Haversack ou Heimat.

On remarque surtout la présence des mailles Chamula, reconnaissables à leurs motifs traditionnels et une certaine épaisseur. On y retrouve notamment le col roulé Granny Square. On avait écrit un court article à ce sujet ici.

Comme d'habitude, ce billet sert de référence d’archives pour ceux qui voudront se replonger dans cette sélection et ces inspirations dans quelques années.

Paris Shopping Guide

Liste et description des boutiques

Le magazine L’Étiquette vient de lancer un t-shirt imprimé listant les meilleures boutiques de Paris – probablement le premier volet d'une série "City Guide".

On s'est littéralement cassé les yeux (adieu, deux dixièmes d'acuité visuelle !) pour déchiffrer les 55 adresses inscrites en petits caractères au dos des t-shirts.

Rangez vos loupes : nous les avons toutes répertoriées pour vous, en ajoutant même, à la fin, quelques adresses qui manquaient selon nous à l'appel.

1. Nord & Puces (L'esprit Chineur)

  • Les Puces de St Ouen : Le plus grand marché d'antiquités au monde, incontournable pour le vintage et le mobilier

  • Chez Ammar : Une institution du vintage, rue Nollet

  • Stephane : Boutique vintage discrète au 65 place du Dr Félix Lobligeois, 75017 Paris

  • Guerrisol : La friperie populaire par excellence, pour chiner à petit prix dans des bacs géants

  • Mamie Blue : Une boutique rétro iconique

  • Forêt Vierge : Une petite friperie

  • Kimono : Voir notre article ici

2. Ouest & Rive Droite (Luxe, Créateurs & Vintage Pointu)

  • Good Life : l’adresse parfaite pour le style "Gentleman Driver"

  • Re-See : Le dépôt-vente de luxe

  • L’Eclaireur : Le concept-store légendaire qui a introduit l'avant-garde (Carol Christian Poell, Rick Owens) à Paris

  • Cifonelli : Le tailleur "Grande Mesure" mondialement connu pour son épaule

  • Chato Lufsen : Fondée par Christophe, un passionné d'élégance classique, la boutique est célèbre pour sa veste signature "Borès"

  • Chattanooga : plus ancien surfshop et skateshop de la capitale

  • Desert Vintage : L'antenne parisienne de la célèbre boutique américaine, proposant un vintage d'une qualité muséale (vêtements femme principalement)

  • Marc Guyot : Le tailleur au style unique, mélangeant l'élégance des années 30 et le rock'n'roll

  • Charvet : Le plus ancien chemisier du monde, place Vendôme. Le summum de l'élégance classique

3. Centre & Marais (Le Cœur de la Mode)

  • Husbands : Le renouveau du tailleur parisien, avec des coupes structurées inspirées des années 70 et de Mick Jagger

  • Son et Image : Friperie

  • Bode : La marque new-yorkaise d'Emily Bode

  • Episode : Friperie

  • Souvenir Machine : Friperie

  • Starcow : Institution du streetwear et de la culture skate à Paris depuis plus de 20 ans

  • El Paso Boots : Le spécialiste de la botte cow-boy à Paris

  • Anatomica : voir notre article ici

4. Est & Haut Marais (Hype, Streetwear & Magazines)

  • The Archivist : Une boutique vintage

  • The Next Door : Concept-store majeur proposant une sélection pointue de streetwear japonais et de designers (Undercover, Sacai)

  • Oh Lumière : Friperie

  • Thanx God I’m A V.I.P : Friperie de luxe classée par couleur

  • L’Etiquette HQ : Le quartier général du magazine de Marc Beaugé et Gauthier Borsarello (parfois ouvert pour des ventes)

  • Ramdane : Référence à Ramdane Touhami (fondateur de Buly), une boutique liée à son univers créatif

  • Casablanca : Magasin spécialisé dans les vêtements et chaussures pour hommes, femmes et enfants des années 1930 à 1970

  • The Broken Arm : Concept-store intellectuel et café, favori des fashion editors pour sa sélection (Prada, Margiela..)

  • Royal Cheese : Boutique de référence pour le workwear

  • Distance : Boutique spécialisée dans le running de style, pour courir avec allure (Ciele, Satisfy…)

  • Pretty box : boutique vintage

  • Dover Street Market : Le grand magasin créatif de Rei Kawakubo (Comme des Garçons), mêlant art et mode

  • Kiliwatch : L'immense friperie-concept store de la rue Tiquetonne, une référence depuis des décennies

  • Pointures Paris : boutique spécialisée dans les chaussures vintage des années 60 jusqu'aux années 90

  • La Botte Gardiane : Marque française traditionnelle de bottes de gardians (Camargue) dont on a déjà visité l’atelier ici

  • L.M. Rennes Vintage : Une petite friperie de quartier pointue

5. Rive Gauche & Sud (Tradition, Militaire & Chic)

  • Le Poilu : Boutique fascinante spécialisée dans les objets et vêtements de la Première Guerre mondiale et l'histoire militaire

  • Mes Chaussettes Rouges : Boutique spécialisée dans les chaussettes de luxe (ils distribuent notamment Gammarelli, le fournisseur de la Papeauté)

  • Doursoux : Surplus militaire

  • Rubirosa's : Boutique de chemises et pyjamas unisexes

  • Candice Fauchon : temple du homewear raffiné (souvent associé au style Landier)

  • Western Coporation : Boutique dédiée à l'univers américain

  • Courtot : Chemisier sur-mesure historique de la rue de Rennes

  • Beige Habilleur : boutique multimarques

  • Simon’s : Friperie

  • Bourgine (15 Rue Racine) : Marque de prêt-à-porter féminin colorée et créative.

  • Hollington : La marque du vêtement de travail "architecte", célèbre pour ses vestes multipoches confortables

  • Jinji : Boutique multimarques

  • Au Vieux Campeur : Le quartier latin lui appartient. La référence pour l'outdoor et l'équipement technique

  • Appendix : boutique vintage proposant des vêtements utilitaires

  • Les Puces de la porte de Vanves : Une brocante à ciel ouvert plus intime et authentique, idéale pour chiner des petits objets de charme et du linge ancien



Quelles boutiques on rajouterait ?

  • SuperStitch : Le temple absolu du denim à Paris, où Arthur Leclercq répare et façonne ses jeans sur des machines Union Special de légende

  • Officine Générale : La quintessence du "nouveau chic" parisien : une allure effortless signée Pierre Mahéo

  • Paraboot / Weston / Crockett & Jones / John Lobb : Les piliers incontournables du soulier, allant de l'héritage français robuste à l'aristocratie bottière anglaise

  • Swann / Suitsupply : Pour trouver un costume ou une chemise en demi-mesure

  • Camps de Luca / Atelier de Luca : L'autre géant de la Grande Mesure parisienne, une institution

  • FrenchTrotters : Boutique multimarques

  • La Blouse de Lyon : Une institution authentique dédiée au vêtement de travail traditionnel, pour dénicher le véritable "bleu" inusable

  • Merci : La destination lifestyle globale qui met en scène la mode et la maison dans un lieu spectaculaire et sans cesse renouvelé

  • Centre Commercial : Boutique multimarques par les fondateurs de Veja

  • 45 RPM (45R) : Marque japonaise

  • Le Bon Marché Rive Gauche : LE Grand Magasin des parisiens (clientèle très locale) avec une sélection assez large (de Barena à Loewe)

Sans oublier Le Minor, Valstar, Sunspel…notre liste est loin d’être exhaustive.

Voici les librairies incontournables pour parfaire ce tour d'horizon :

  • Galignani : La plus ancienne librairie anglophone de Paris, référence absolue pour les beaux livres de mode et d'art

  • Smith & Son : L'institution britannique de la rue de Rivoli, idéale pour la presse internationale et le tea time

  • OFR : Le repaire arty et brut du Marais, spécialisé dans la photographie, la mode indépendante et les fanzines

  • Junku : L'immersion totale dans la culture nippone, indispensable pour dénicher les magazines de style japonais (Popeye, Brutus)

  • Yvon Lambert : Le carrefour ultra-chic de l'art contemporain et de l'édition rare, entre galerie et librairie

Bleu de chauffe - Sac Chiloé

Note : À notre demande, Bleu de Chauffe ont accepté de nous envoyer le sac que vous allez découvrir dans cet article

Si vous habitez à Paris, vous croisez sans doute des sacs à dos tous les jours. Plus ou moins réussi. Souvent les mêmes. On a même écrit un article à ce sujet ici.

On y évoquait déjà le sac Chiloé. Alors lorsque qu’il fut possible de l’essayer, on a sauté sur l’occasion.

Il faut dire que le sac Chiloé nous plait beaucoup pour une raison assez simple : il se porte facilement pour un usage urbain. Discret, pratique, beau et robuste. On déconseillerait par contre de l’utiliser sur un costume, il finirait inévitablement par écraser les épaules de la veste et l’user prématurément. C'est un mariage souvent malheureux. Costume et sacs à dos ne font souvent pas bon ménage.

Mais dès que l'on s'éloigne du costume strict pour aller vers un vestiaire plus casual, la donne change radicalement.

C'est là que le choix de la matière devient intéressant.

Contrairement aux sacs en nylon/plastique qui font très "sport", une belle toile de coton ou un cuir font plus habillés.

C'est dans cette catégorie, que se place le modèle Chiloé.

 
 

Ici, Bleu de Chauffe a eu la bonne idée de doubler les bretelles avec du feutre de laine. Le contact est plus moelleux que le cuir mais cependant, soyons clairs sur l'utilisation : ce sac exige des vêtements assez robustes.

Le frottement des matières brutes ne pardonnera pas - à notre avis - sur des tissus fragiles. Il faut impérativement éviter les costumes fins ou les mailles délicates qui risqueraient de s'abîmer prématurément.

L'ADN est workwear, votre tenue doit l'être aussi à minima : manteau en laine épais, veste de travail ou toile denim sont de rigueur pour bien supporter le contact répété des bretelles.

Côté réglages, le système de boucles à ardillon (comme une ceinture) maintient bien la position choisie, mais le changement d'habitude est déstabilisant au début.

Si vous êtes habitués à la fluidité des sacs de randonnée modernes où l'on tire simplement une sangle pour un serrage instantané et millimétré, vous allez avoir l'impression de faire un saut dans le passé.

Ici, l'ajustement prend du temps et demande de s'arrêter. C'est le prix à payer pour ce style rétro, mais on perd indéniablement la praticité immédiate d'un sac plus technique.

 
 

Pour la toile, la marque ne prend pas de risques et se fournit chez British Millerain, la référence historique du coton ciré.

On a pu vérifier ses promesses lors d'une averse parisienne. Nous l'avons testé sous une pluie fine, une situation classique quand on se déplace à pied ou à vélo en ville.

Rien à signaler : l'effet déperlant fonctionne parfaitement. L'eau glisse sur la surface sans imprégner la fibre.

À l'ouverture, le constat est rassurant : tout le contenu, ordinateur compris, est resté parfaitement au sec.

C'est une protection efficace pour le quotidien, qui a le mérite de protéger vos affaires sans avoir recours à l'esthétique "plastique" des sacs imperméables techniques.

 
 

Le format est idéal pour une journée active. Ni trop encombrant comme un sac de randonnée, ni trop petit comme une sacoche.

L'intérieur est classique mais bien pensé. On y trouve un compartiment dédié en feutre pour l'ordinateur. Un MacBook 16 pouces y rentre parfaitement et se fait oublier.

Le reste du volume principal permet d'emporter le nécessaire du quotidien parisien : un chargeur, une gourde, un livre, et même une écharpe ou un petit pull pour les soirées plus fraîches.

L'accès de la poche intérieure zippée est facile, ce qui évite de devoir plonger la main à l'aveugle au fond du sac pour retrouver ses clés.

 
 

On aime particulièrement la métallerie en laiton brossé.

Celle en zinc ou en zamac, souvent utilisée ailleurs, nous parait souvent trop brillante et finit par mal vieillir. Elle est moins adaptée à un esprit casual et robuste.

Ici, le laiton est mat, discret.

 
 

À l'intérieur, chaque pièce est datée et signée par l'artisan l'ayant assemblée de A à Z.

Et il faut le rappeler, ce sac est toujours fait en France - Bleu de Chauffe possède d’ailleurs son propre atelier en France depuis ses débuts en 2009.

 

Quid des coutures anglaises sur les chemises ? Un problème français.

Le problème de beaucoup de gens qui écrivent sur le vêtement, c’est qu’ils ne passent que rarement de l’autre côté de la machine à coudre. Résultat : une "parole d’évangile" technique se répand, répétée en boucle sans que personne ne vienne la contredire.

C’est un problème dont se plaignait déjà le chemisier Pierre Duboin (ancien chemisier chez Lanvin) sur son blog « La vraie chemise sur mesure » il y a quelques années. Lui était un artisan connaissant bien son sujet. Et il constatait avec amertume que sur Internet se répandaient beaucoup d’idées reçues.

Le drame, c'est que les artisans ou les "sachants" écrivent rarement des blogs et publient encore moins de vidéos. Ils fabriquent, et ça s'arrête là.

Ce silence laisse le champ libre à ceux qui sont plus compétents à faire savoir qu’au savoir-faire.

On fait sans doute partie du problème, alors on ne va pas jeter la pierre. Manipulez donc les informations suivantes avec des pincettes, on est loin d’avoir la science infuse.


Prenons l’exemple des coutures anglaises. On lit partout qu'une chemise de qualité doit en comporter. Mais de quoi parle-t-on vraiment ?

Regardez cette vidéo de comparaison entre une chemise Zara et une Fendi : À 04:42, le blogueur présente la chemise dite de luxe en expliquant avec assurance qu'elle possède des « coutures anglaises sur l’intégralité du corps ».

Pourtant, il suffit de regarder l'image (cf notre capture d'écran ci-dessous) : ce que l'on voit à l'écran, ce sont des coutures rabattues. Elles arborent ces deux lignes de points parallèles typiques, semblables à l'assemblage d'un jean.

 

Est-ce vraiment une couture anglaise ?

 

L’expert a parlé si l’on en croit le premier commentaire sous la vidéo.

COUTURE ANGLAISE vs COUTURE RABATTUE

Techniquement, sur une chemise homme, on trouve plus souvent des coutures rabattues (felled seams) que des coutures anglaises (French seams).

  • La couture anglaise : On assemble d'abord les tissus envers contre envers, on recoupe les marges très finement, on retourne le tissu endroit contre endroit, et on coud une seconde fois pour enfermer la première couture à l'intérieur d'un petit tunnel de tissu.
    Résultat : il y a un petit "bourrelet" à l'intérieur. C'est très propre, mais cela crée une épaisseur qui ne repose pas à plat.

  • La couture rabattue : La couture rabattue est un assemblage où les deux marges de couture sont entrelacées de manière indissociable. Techniquement, l'une des marges de tissu est coupée plus courte que l'autre ; la marge longue est ensuite repliée sur la courte, enfermant hermétiquement le bord brut, puis est plaquée à plat contre le corps du vêtement par une surpiqûre traversant toutes les épaisseurs. Elle est extrêmement solide et plate.

Je me suis risqué à faire une couture anglaise pour illustrer mon propos.

  • Sur l’endroit on ne voit aucune couture - bon ok, elle est mal réalisée, on voit le tissu qui dépasse très légèrement au centre, cela ne devrait pas être le cas

  • Sur l’envers par contre on distingue une couture et une petite épaisseur qui dépasse.

endroit

envers

Ce n’est donc pas ce que l’on voit sur la capture écran plus haut.

Ce que l’on constate nous - et même si ce n'est pas une loi immuable - c’est que les coutures anglaises sont très majoritairement l'apanage du vestiaire féminin pour leur finesse sur les tissus légers. À l’inverse, la couture rabattue reste le standard de la chemiserie masculine pour sa robustesse et son tombé plat.

Prenons l’exemple de cette fun shirt déclinée chez Octobre Éditions (Homme) et sa marque sœur, Sézane (Femme).

Si le style est identique, l'examen des finitions révèle deux approches distinctes :

  • Sur le modèle femme, les manches et les côtés sont assemblés en coutures anglaises.

  • La version homme, elle, arbore des coutures rabattues à deux aiguilles typique de la chemiserie masculine classique.

Regardez l’emmanchure, on distingue bien un point de couture à 5 mm et mêmes le grignage du tissu

ON NE VOIT AUCUN POINT DE COUTURE

au niveau de l’emmanchure on ne disingue aucun point de couture

idem pour l’assemblage des manches, on ne distingue aucun point de couture

PAS DE POINT DE COUTURE VISIBLE

sur l’envers on voit bien la petite “epaisseur” de tissu dont on parlait avant : c’est bien une couture anglaise

Pourquoi une telle confusion autour de la couture anglaise ? Sans doute parce qu’à l’origine de la chemise classique telle qu’on la connaît, la référence c'est Londres.

Située dans le quartier de St James's à Londres, Jermyn Street abrite depuis le XVIIIe et le XIXe siècle les chemisiers les plus prestigieux au monde : Turnbull & Asser (1885), Hilditch & Key (1899), Harvie & Hudson (1949), ou encore New & Lingwood (1865). Ces maisons ont établi un standard de fabrication qui est devenu la référence absolue pour le "Gentleman" européen.  

Même les maisons françaises les plus illustres, comme Charvet (fondée en 1838 Place Vendôme), sont nées dans ce contexte d'anglomanie. Christophe Charvet, le fondateur, s'est rendu en Angleterre pour étudier les techniques de coupe et de montage avant d'ouvrir sa boutique à Paris, devenant le premier "chemisier" au sens moderne du terme en France (le mot "chemisier" lui-même est une invention du XIXe siècle, remplaçant le "lingère").

L'ADN de la chemise de luxe française est donc génétiquement anglais.

D’ailleurs dans ce chassé croisé linguistique, la couture anglaise telle que nous l’avons décrite plus haut s'appelle "French Seam" en anglais. La mode française dominait alors incontestablement le vestiaire féminin et cette finition soignée était l’un des marqueur de la haute couture parisienne.

Pour revenir à notre sujet, voici le glissement qui s'est probablement opéré :

  • La réalité technique : La chemise est montée avec une couture rabattue simple aiguille (on y revient plus tard).

  • Le raccourci symbolique : Puisque c'est la méthode de prédilection des maîtres chemisiers anglais, on appelle cela un « montage à l’anglaise ».

  • L'erreur terminologique : À force de simplification, cela finit par devenir une « couture anglaise » dans l’imaginaire collectif.

C'est cette technique spécifique (la couture rabattue single needle) que les marques françaises veulent désigner en disant "Couture Anglaise". Le terme "Couture Anglaise" devient alors le synonyme de "Couture Rabattue simple aiguille façon Jermyn Street".

À cela s’ajoute sans doute que le terme « couture rabattue » sonne un peu trop "bleu de travail" ou rappelle l'univers du jean. Pas celui de la chemise.

LES DIFFÉRENTS TYPES DE COUTURES RABATTUES

Dans l'industrie contemporaine, cette couture peut être réalisée de deux manières, distinction cruciale pour notre sujet :

  1. Montage Industriel (Double Aiguille / Twin Needle) : Une machine spéciale à bras déporté équipée d'un guide-bordeur replie les tissus et coud les deux lignes simultanément. Le point utilisé est souvent un point de chaînette (chain stitch) sur le dessous pour permettre l'élasticité et la vitesse. C'est rapide, économique, mais le point de chaînette peut se défaire entièrement si un fil casse, et la finition est moins nette, ayant tendance à gondoler (grinage) après lavage.  

  2. Montage Traditionnel (Simple Aiguille / Single Needle) : L’ouvrier réalise deux passages avec une piqueuse plate classique 1 aiguille. Il est souvent aidé dans cette tâche par un pied de couture spécial tel que le pied ourleur.
    C'est le montage dit "single-needle tailoring", beaucoup plus long et coûteux, mais offrant une couture plus fine, plus souple et aussi plus durable.

la fameuse couture anglaise que les marques françaises evoquent
exemple de montage Simple Aiguille chez budd - on distingue le pied special pour rabattre le tissu
CAPTURE ÉCRAN - How Bespoke Shirts Are Made | Factory Tour | Budd Shirtmakers | London | Kirby Allison

Comme on peut le voir dans cette vidéo sur le Musée de la Chemiserie et de l’Elégance Masculine situé à Argenton-sur-Creuse (à partir de 15min52 secondes), la machine à bras déporté (double aiguille) est une invention qui commence à équiper l'industrie textile dans les années 1950. C’est une époque où l’on cherche à augmenter les cadences. La machine double aiguille permet ainsi de coudre les côtés et les manches en un seul passage. Rapide et économique.

machine à bras déporté du Musée de la Chemiserie et de l’Elégance Masculine - CAPTURE ÉCRAN

couture rabattue 2 aiguilles - capture écran

ZOOM SUR UNE MACHINE A BRAS DÉPORTÉ PLUS RÉCENTE - on distingue bien le guide-bordeur QUI replie les tissus et coud les deux lignes simultanément
capture écran La Chemise Française

autre exemple ici pour l’industrie de masse - notez la vitesse à laquelle sont réalisées ces coutures

Comment reconnaître une couture rabattue double aiguille ? En regardant sur l’envers de la chemise. On distingue (en général) les points de chaînette caractéristiques de ce type de montage.

Exemple ici avec une chemise seersucker de chez Goodsscph faite au Portugal

endroit

envers

Quid des coutures rabattues simple aiguille ?

Cette courture est très fréquente chez les chemisiers les plus haut de gamme : Charvet, Turnbull & Asser, Hilditch & Key…Mais pas uniquement.

Exemple ici avec cette chemise Uniqlo en Oxford.

Elle n’est certes pas aussi fine que celles que vous pouvez trouver chez Charvet mais tout de même !

endroit

envers

Notez que parfois c’est l’inverse, il y a 2 lignes de coutures sur l’endroit et 1 sur l’envers. Cela ne change rien en soi.

On le voit par exemple ci-dessous sur cette chemise de chez Budd - sur l’endoit il y a 2 lignes de couture. la vidéo du montage de la chemise est visible ici. (à 22 min 44). Il en est de même pour la chemise Turnbull & Asser un peu plus bas.

CAPTURE ÉCRAN - How Bespoke Shirts Are Made | Factory Tour | Budd Shirtmakers | London | Kirby Allison

Chemise Turnbull & Asser

Vous remarquerez donc que dans le monde anglophone cette confusion autour de la couture anglaise n’existe pas. Ils utilisent le bon terme technique (Single Needle). C'est spécifiquement le marché français qui, en traduisant ce concept, a opté pour le terme "Couture Anglaise", créant une collision avec son propre vocabulaire de couture - dominé par la couture féminine.

Montage à plat vs montage en rond

Petite digression : en faisant des recherches pour cet article on est tombé sur cette vidéo ici issue de la série documentaire "Mémoire vivante industrielle et artisanale", produite par l'Université de Tours.

Il s’agit d’un témoignage de deux anciennes mécaniciennes (comprenez couturières) qui ont travaillé pendant l’âge d’or de la confection française de chemises. Elles parlent notamment de la machine à bras déporté (à 11min19 sec) mais c’est surtout la fin de la vidéo qui nous a marqué. Elles précisent que chez Charvet le montage des manches et des côtés est en coutures rabattues. Mais aussi et surtout qu’ils ferment d’abord le côté puis montent la manche en rond.

Pour les chemises grandes séries, le montage des manches et des côtés se fait d’une seule traite. (montage à plat)

Cela se voit sur l’envers de la chemise, il y a une continuité sur la chemise de chez Goods là où sur la chemise Charvet on voit que la couture s’arrête.

Chemise charvet
image initiale via fabricateurialist

chemise goods

En terme technique, on parle de montage à plat et de montage en rond.

Y’a t-il un avantage à l’un ou l’autre ?
C’est une question auquel on ne saurait pas répondre même si on a notre petite idée.

Pour ceux qui veulent creuser la question voici ici le thread Reddit qui en parle.

CONCLUSION

Pour conclure, si on lit très souvent qu’une chemise dite de qualité doit comporter des hirondelles de renfort, des coutures anglaises 8 points au cm…à notre avis le plus important dans une chemise c’est avant tout le tissu et la coupe.
Votre tissu se sera déchiré au niveau des coudes, usé au niveau des poignets et du col bien avant que la moindre couture ne vous fasse défaut. C’est d’ailleurs bien pour cette raison que certains tailleurs proposent toujours le changements des cols et poignets dans leur offre de chemises demi-mesure ou sur-mesure.

Pitti Uomo 109

Chaque année, c’est le même rituel. Alors que le tout-Florence s'agite dans la Fortezza da Basso, nous sommes des milliers à vivre le Pitti Uomo 109 par procuration, les yeux rivés sur nos écrans. On scrute, on zoome, on analyse.

Comme à mon habitude, je suis allé faire un tour sur le blog de Tatsuya Nakamura (Elements of Style). C’est là que j'ai vu une tenue qui m'a tout de suite plu : celle d'Alessandro Pirounis. C’est un look "full bleu", sans excès. Cette Barbour modèle Beaufort fonctionne très bien ici.

 

PHOTO DE TATSUYA NAKAMURA

 

Dans le même esprit, il y a deux valeurs sûres qu'on prend toujours plaisir à retrouver :

L'équipe Anglo Italian : on sait à quoi s'attendre avec Jake Grantham et son équipe, et c'est pour ça qu'on les apprécie. Ils restent fidèles à leur ligne : du bleu marine, du gris, des coupes droites et classiques. C'est reposant à regarder au milieu des tenues parfois trop chargées du salon. C'est une élégance calme et efficace.

Noboru Kakuta (alias "The Master") L'autre figure qu'on aime suivre, c'est Noboru Kakuta, un acheteur japonais. Il a une approche très personnelle du vêtement, presque toujours en ton sur ton (marine ou gris), souvent avec des souliers en daim marron. Il ne cherche pas à se faire remarquer, et c'est sans doute pour ça qu'on le remarque.

La surprise : Lorenzo Sodi : Enfin, petite nouveauté cette année à côté de ces "classiques" : on a particulièrement aimé les looks du photographe Lorenzo Sodi. C'est un sans-faute sur toute la ligne : 3 jours, 3 looks, 3 réussites. C'est une fraîcheur bienvenue qui complète parfaitement le tableau de cette édition.

Au final, ce Pitti 109 confirme que les styles les plus simples sont souvent ceux qui vieillissent le mieux.

Valstar - Visite de leur 1ère boutique parisienne

On va pas trahir de secret, on aime beaucoup Valstar.

La maison milanaise Valstar, fondée en 1911 et reconnue pour ses vêtements d’extérieur, vient d’ouvrir sa première boutique permanente à Paris. Elle se situe au 8, rue de Babylone, dans le 7ᵉ arrondissement, à proximité immédiate du Bon Marché.

Cette ouverture s’accompagne du lancement de la ligne womenswear, qui vient compléter l’offre masculine déjà connue, notamment pour ses pièces emblématiques comme le Valstarino. Cette veste, inspirée de la veste A‑1 des pilotes, est devenue un classique du vestiaire masculin, reconnue pour son style et sa simplicité.

Nous avions déjà écrit sur Valstar dans notre article de 2022 et rassemblé plusieurs contenus sur la marque ici. Cette nouvelle boutique permet aux clients parisiens de découvrir directement l’ensemble des collections et d’essayer leurs pièces sans passer par des intermédiaires et leur e-shop.

La suite en images.

Bel y Cía 1842 – L’élégance barcelonaise depuis plus de 180 ans

Fondée en 1842, Bel y Cía fait partie des adresses historiques les plus respectées de Barcelone pour l’habillement masculin. Installée sur le Passeig de Gràcia, la boutique occupe un espace qui a conservé l’essentiel de son architecture d’origine tout en demeurant un point de référence dans le paysage de la mode locale. Depuis plus de cent quatre‑vingts ans, cette boutique s’inscrit dans une continuité rare.

La réputation de Bel y Cía dépasse largement la Catalogne : elle est souvent salué pour son rôle dans la préservation et la mise en valeur du Teba Jacket, pièce emblématique de la maison et objet de véritable culte pour les amateurs de vêtements classiques. Nous avions d’ailleurs déjà évoqué Bel y Cía à ce sujet dans notre article consacré à la veste Teba ici.

La Teba Jacket, conçue à l’origine comme une veste de chasse souple et fonctionnelle, est devenue au fil du temps un classique recherché : légère, non structurée et adaptée aussi bien aux tenues décontractées qu’aux looks plus élaborés, elle illustre parfaitement l’équilibre entre élégance et fonctionnalité qui caractérise la boutique.

Bel y Cía propose également également des costumes, manteaux et accessoires réalisés dans des tissus soigneusement choisis, ainsi qu’une offre made‑to‑measure.

Passeig de Gràcia 20, Barcelone

Candiani Denim Milan

On va commencer par une confidence : la plupart des toiles de chez Candiani nous ont toujours paru peu « plates » et moins vibrantes que celles produites par les meilleurs tisserands japonais. Il faut dire que Candiani assume une autre trajectoire, plus tournée vers l’innovation et les usages contemporains.

Fondée en 1938 près de Milan, Candiani est avant tout une entreprise familiale et industrielle, longtemps reconnue pour son rôle de fournisseur de toiles auprès de nombreuses marques européennes.Pendant des décennies, ce travail est resté largement invisible pour le consommateur final.

Depuis quelques années, Candiani s’est imposée comme un acteur incontournable du denim européen, en choisissant de rendre son savoir-faire plus lisible et plus direct.

Cette volonté de s’adresser au public se concrétise à Milan depuis 2019, dans la boutique de la Piazza Mentana, que nous avons visitée. Le lieu ne fonctionne pas comme un magasin classique. Il s’agit plutôt d’un espace hybride, à mi-chemin entre atelier, showroom et point de rencontre autour du denim. Le tissu y est central, avant même la coupe ou le style.

Sur place, on retrouve un service de jean sur mesure, une sélection de toiles développées par Candiani et des projets menés en collaboration avec différents partenaires. Un atelier de réparation est également intégré à l’espace, prolongeant cette logique d’accompagnement du vêtement dans le temps.

Candiani Denim - Piazza Mentana 3

Retour de chez Saphir : Le Rituel pour Sublimer le Cordovan

Suite à notre passage chez Saphir, nous avons décidé de nous attaquer à l'entretien de nos souliers en Cordovan. Ce cuir de cheval si particulier — dense, non poreux et à la brillance vitreuse — ne demande souvent qu’un bon brossage.

Mais pour notre paire, un nettoyage s’imposait.

AVANT NETTOYAGE

AVANT NETTOYAGE

En suivant scrupuleusement le guide de nettoyage en profondeur Saphir, nous avons opté pour le duo crème rénovateur et la fameuse Crème Cordovan.

Voici comment nous avons redonné vie à ce cuir légendaire.

crème rénovateur

Crème Cordovan saphir médaille d’or

Étape 1 : La remise à zéro avec La Crème rénovateur

Comme le préconise le guide, nous avons commencé par l'application de la crème rénovateur à l'aide d'une chamoisine.

Elle va chercher la saleté en profondeur et, surtout, retirer les traces de silicones ou de résines souvent laissées par l’application d’autres produits. C'est l'étape indispensable pour "ouvrir" les pores du cuir et le laisser respirer à nouveau.

Étape 2 : La magie de la Crème Cordovan

Une fois le cuir propre et sec, place à l'étape que Saphir qualifie de "partie la plus importante" : la nutrition.

Nous avons appliqué la Crème Cordovan (Saphir Médaille d'Or). Formulée spécifiquement pour ce cuir, elle ne se contente pas de le faire briller : elle le nourrit, le recolore et renforce son imperméabilité. Le secret réside dans l'application : une noisette suffit, en massant bien les flancs et les coutures passepoilées.

Le Résultat

Après un bon lustrage à la brosse en crin pour activer les cires, le résultat est sans appel. Le cuir a retrouvé en bonne partie sa profondeur et son éclat inimitable.

Si vous hésitiez encore à entretenir vos Cordovan vous-même, lancez-vous. Avec les produits Saphir et un peu d'huile de coude, vos souliers pourront traverser quelques décennies.

Le résultat après en images.

 
 

L'Inspiration du Dimanche Soir : La Découverte de Jack Fort

En scrollant tranquillement sur X (anciennement Twitter) tout à l'heure, je suis tombé sur une mention de DieWorkwear (alias Derek Guy). En principe quand le "menswear guy" pointe quelque chose du doigt, ça vaut généralement le détour.

Il parlait d'une marque qui m'était jusqu'alors inconnue : Jack Fort.

Curieux, j'ai cliqué. Et je dois dire que je n'ai pas été déçu.

J'ai atterri sur cette page : thejackfort.com.

Origines et philosophie

Le fondateur, Kim Kyung-mo, dirige la marque depuis Séoul.

Jack Fort puise clairement dans l’héritage militaire et workwear du vestiaire masculin : comme le note la description du trunk-show organisé par The Decorum Bangkok, sa collection s’inspire du patrimoine militaire, workwear et outdoor.

Plutôt que de copier, le créateur préfère « démonter » les pièces originales (vêtements vintage) pour les reconstruire en nouveaux modèles. La marque explique qu’elle veut préserver l’âme brute de l’original tout en offrant un vêtement actualisé pour aujourd’hui. Cette approche de réinterprétation place Jack Fort dans une lignée contemporaine qui revisite le vestiaire militaire/travail, sans en dénaturer l’esprit.

Pièces emblématiques

L’Apache Jacket est sans doute la pièce la plus emblématique. Son nom évoque les hélicoptères d’attaque américains, et elle combine le patron du M-43 (veste de l’US Army des années 40) avec les poches pratiques du M-42 des aviateurs. Le tissu ripstop, inspiré des tenues de jungle du Vietnam, renforce sa durabilité, tandis que la coupe et la finition « bleach » lui donnent un style contemporain. Cette veste militaire stylisée se porte comme une pièce unique, oscillant entre authenticité vintage et modernité.

La M421 Flight Jacket est un autre blouson inspiré par l’histoire. Elle reprend le modèle US Navy M-421A des années 1940 mais simplifie la coupe pour la rendre plus épurée et confortable. Fabriquée également en coton japonais et agrémentée de son patch distinctif, elle se distingue par sa couleur claire et son caractère casual. C’est une pièce plus décontractée que l’Apache Jacket, que l’on peut porter sur un pull ou même un blazer déstructuré.

La marque offre aussi des pièces plus légères : par exemple, la chemise 940 Chambray reprend un classique de la Navy 1940. Déclinée en indigo ou gris pâle et conçue en chambray 100 % coton, elle a été raccourcie et élargie pour un porté estival. Même sur ces modèles plus simples, Jack Fort veille aux finitions (doublures renforcées, boutons corozo, etc.), ce qui témoigne de la cohérence de la gamme.

Positionnement dans le vestiaire masculin

Jack Fort reste un label de niche à diffusion internationale limitée. On le trouve chez quelques boutiques spécialisées en Asie du Sud-Est – notamment The Decorum Bangkok – mais peu ailleurs.

1000 Football Shirts : La Saga Textile du Football Décryptée par Bernard Lions

Voici une idée de cadeau de dernière minute.

Le maillot de football est devenu une pièce emblématique de la culture moderne. L'ouvrage 1000 Football Shirts signé par le célèbre journaliste de L'Équipe, Bernard Lions, s'impose comme la "Bible" absolue de cet univers. Avec plus de 1 000 illustrations couvrant 100 pays et 500 équipes, ce livre nous fait voyager des premiers tricots de laine aux futurs maillots de 2026.

Bernard Lions : le passionné qui Mouille le Maillot

Pour écrire un tel ouvrage, il fallait un expert capable de "mouiller le maillot". Bernard Lions, grand reporter ayant couvert quatre Coupes du Monde et cinq Euros, est aussi un collectionneur passionné.

Une question : Nicollin ou Ancelotti ?

Petite subtilité : selon l'édition que vous aurez entre les mains, la porte d'entrée change ! Dans la version française, c'est le légendaire Louis Nicollin, président historique de Montpellier et propriétaire d'une collection de maillots unique au monde, qui signe la préface. Pour les éditions internationales révisées, c'est "Mister" Carlo Ancelotti qui prend le relais. À vous de choisir votre préférence !

Matières : des fibres naturelles aux polymères synthétiques avancés

Au cours des premières décennies du sport, les joueurs portaient d'épais t-shirts en coton ou même en laine, souvent accompagnés de lourdes chaussures en cuir et, occasionnellement, d'élégantes casquettes en velours. Ces matières étaient peu pratiques : par temps de pluie, le coton absorbait l'humidité, augmentant considérablement le poids du vêtement et entravant la performance athlétique. Un maillot en laine ou en coton mouillé pouvait peser plusieurs kilogrammes à la fin d'un match, entraînant une fatigue rapide.

Le passage aux matières synthétiques a commencé à s'imposer au milieu du XXe siècle avec l'émergence du nylon. À la fin des années 1990, la transition vers les fibres entièrement synthétiques était achevée, marquant le début d'une ère où les vêtements sont conçus pour des propriétés aérodynamiques et thermiques spécifiques. Les tenues modernes sont presque exclusivement fabriquées en polyester, en nylon ou en mélanges sophistiqués conçus pour optimiser la respirabilité.

Les dernières technologies : chez Nike, le Dri-FIT ADV s’appuie sur une cartographie thermique du corps pour placer des zones de respirabilité très précises là où la transpiration est la plus importante, notamment dans le dos et sous les aisselles. Adidas mise sur le HEAT.RDY, conçu pour favoriser la circulation de l’air et maintenir le joueur au frais, souvent grâce à des tissus micro-perforés ou texturés. Puma, de son côté, utilise l’ULTRAWEAVE, un textile extrêmement fin et extensible, pensé pour réduire le poids au minimum et offrir une liberté de mouvement totale.

Reste enfin la question de la durabilité face à la performance.

La Distinction Technique : Versions "Player" vs "Replica"

On observe aujourd’hui une distinction claire sur le marché entre les versions dites « player » et « replica ». Elle permet aux amateurs de choisir entre des modèles fidèles à ceux portés sur le terrain et des versions plus robustes, adaptées à un usage quotidien.

Le maillot Authentic (player) est une pièce très technique, parfois conçue pour un usage limité à quelques matchs. Les logos thermocollés sont plus fragiles et nécessitent des précautions particulières, comme un lavage à froid et idéalement à la main. Le maillot Replica, lui, s’impose comme le choix le plus pratique pour le supporter : son tissu est légèrement plus épais, mais bien plus résistant à l’usure du temps et aux lavages fréquents.

Ce que nous disent les couleurs : Pourquoi l'Italie joue-t-elle en Bleu?

Bernard Lions nous rappelle que les couleurs ne sont jamais choisies par hasard. Elles racontent des histoires de dynasties, de navires et même de traumatismes nationaux.

  • Le Bleu Azzurro : Si l'Italie joue en Azzurro et non aux couleurs de son drapeau, c'est pour rendre hommage à la Maison de Savoie, la dynastie royale qui a unifié le pays.

  • Le Jaune "Porte-Bonheur" du Brésil : Avant 1950, le Brésil jouait en blanc. Mais après la défaite tragique au Maracanã contre l'Uruguay, le blanc a été banni car jugé "maudit". Le jaune est devenu la couleur de la victoire.

  • Le Pari de Boca Juniors : Le club argentin doit son bleu et jaune au premier navire entré dans le port de Buenos Aires après un pari entre ses membres. C'était un bateau suédois.

PSG : Le "Style à la Parisienne"

Le Paris Saint-Germain occupe une place de choix dans l'analyse de Lions. C'est l'exemple parfait du club qui a transformé son maillot en icône de mode internationale.

  1. Le Code Hechter : Créé en 1973 par le couturier Daniel Hechter, ce design bleu-blanc-rouge-blanc-bleu (B-B-R-B-B) est inspiré des codes du luxe et du style de l'Ajax Amsterdam. Il reste le symbole sacré pour les supporters.

  2. L'Incursion dans le Luxe : Le maillot marron de 2006, surnommé le maillot "Vuitton" à cause de ses motifs style fleur de lys évoquant le maroquinier, a d'abord été critiqué avant de devenir une pièce ultra-recherchée par les collectionneurs.

  3. L'Effet Jordan : En 2018, le PSG a brisé les codes en remplaçant la virgule de Nike par le "Jumpman" de Jordan. Résultat ? Le maillot de foot est devenu une pièce de streetwear incontournable de Tokyo à New York.

"Blokecore" : Quand le Maillot de Foot envahit les Défilés

En 2024 et 2025, une tendance nommée "Blokecore" domine les réseaux sociaux. Elle consiste à porter des maillots vintage avec des jeans et des baskets rétro (comme les Adidas Samba). Ce mouvement transforme les archives de Bernard Lions en un catalogue de mode.

Le Musée des Horreurs et des Curiosités

Tout n'est pas toujours de bon goût dans l'histoire du foot. Lions répertorie aussi les maillots les plus "déjantés" :

  • Le maillot Brocoli : En Espagne, l'équipe de La Hoya Lorca a joué avec un imprimé... de brocolis.

  • L'effet Musculaire : Le CD Palencia a proposé un maillot reproduisant l'anatomie des muscles humains, pour montrer que les joueurs "donnent leur peau".

  • L'illusion Swastika : La Fiorentina a dû retirer un maillot en 1992 car ses motifs géométriques créaient une illusion d'optique malheureuse rappelant des croix gammées.

Où le trouver ?

Sur Amazon par exemple, ici.

Les Sandales des Moines de Sainte-Marie de la Garde (Lot-et-Garonne)

Je sais ce que vous allez dire. On est en plein hiver, il fait 4 degrés, et le ciel de Paris est gris. Ce n'est absolument pas le moment de penser à ses orteils. Et pourtant...

L'autre soir, je suis tombé dans un de ces fameux "rabbit holes" d'Internet. Vous connaissez le principe : on cherche une info, on clique sur un lien, puis un autre, et deux heures plus tard, on a 15 onglets ouverts et on ne sait plus du tout comment on est arrivé là. J'ai totalement oublié l'origine de ma recherche, mais je suis ressorti de cette apnée numérique avec un nom : l'atelier de sandales de l'Abbaye Sainte-Marie de la Garde.

C'est la pièce manquante parfaite pour compléter notre dossier sur les meilleures sandales d'été. Sauf que là, on touche à quelque chose d’un peu différent.

Ora et Labora : Le savoir-faire caché

Dans le Lot-et-Garonne, une petite communauté de 17 moines fabrique ces sandales à la main, entre deux offices religieux. Mais attention, ils ne se sont pas improvisés cordonniers du jour au lendemain.

Dès le lancement de l'atelier en 2003, ils ont été accompagnés et formés par des professionnels d'une très grande marque française de chaussures. Si le nom de cette maison reste discret, le résultat, lui nous semble bon.

Il faut environ 1h30 à l'équipe de trois frères pour confectionner une paire de sandales complète. Une "bonne journée" à l'atelier, c'est 10 paires produites. Pas une de plus.

Au total, seules 1 500 paires sortent de l'atelier chaque année. C'est infime mais ce chiffre est un plafond volontaire. Comme le précise un reportage, "pas question pour autant d'en faire une production à grande échelle qui contrarierait leurs vœux pieux". La priorité reste la vie contemplative. L'atelier refuse d'ailleurs certaines commandes pour ne pas se laisser submerger.

Le "Japanese Approved" (Et on n'est pas étonnés)

Au fil de mes quelques lectures, j'ai découvert un détail qui ne trompe pas sur le potentiel "style" de ces sandales : elles font un carton au Japon.

L'atelier a même dû adapter certains gabarits pour le marché nippon. Honnêtement ? On n'est pas étonnés. Avec leurs lignes simples, la fabrication artisanale en petite séries ou encore un cuir tannage végétal qui se patine, difficile de ne pas être séduit.

Pourquoi c’est un "Indispensable" ?

Pourquoi ces sandales nous plaisent :

  • Le Cuir : ils utilisent cuir pleine fleur français au tannage végétal du sud-ouest de la France (Arnal ?). Même si on a une préférence pour le coloris noir, on aime aussi l’idée que coloris naturel va prendre une teinte cognac sublime avec le soleil.

  • L’Anecdote de la Semelle : Au début, les moines utilisaient des semelles lisses... et glissaient lorsqu'ils devaient rejoindre leurs places (les stalles) dans l'église ou le réfectoire ! Résultat : ils ont intégré une semelle en caoutchouc antidérapante. Vous pouvez courir après votre métro ou marcher sur les pavés humides, en principe ça tient à peu près la route.

  • Le Prix : comptez entre 80 € et 110 €. Les bénéfices servent directement à entretenir leur abbaye.

Où les trouver ?

C'est l'anti-tendance qui devient, de fait, indémodable.

Les canaux pour se les procurer :

  • La Boutique de l'Abbaye du Barroux (le canal le plus direct).

  • Des distributeurs sélectifs comme Divine Box.

  • Ou directement au monastère près d'Agen, si vous êtes de passage.

Cleo : une boutique irlandaise de tricots à connaître

Fondée en 1936 par Kit Ryan, Cleo est établie au 18 Kildare Street à Dublin. Toujours dirigée par la famille fondatrice, aujourd'hui représentée par la troisième génération, la boutique est spécialisée dans la confection et la vente de vêtements irlandais traditionnels, avec une expertise particulière pour les tricots d'Aran et les ceintures tissées (crios).

Ci-dessous des exemples de pulls aran tricotés à la main et vendus par Cleo (environ 500€) :

L'histoire de cette boutique est documentée dans l'ouvrage Cleo: Irish Clothes in a Wilder World. Il témoigne d'un modèle économique centré sur l'artisanat et la production locale. Cette approche a permis à l'enseigne de fidéliser une clientèle internationale et d'attirer l'attention de figures culturelles variées, des écrivains irlandais du XXe siècle aux créateurs de mode étrangers.

 
 

L'ouvrage met en lumière ce positionnement singulier de Cleo. Alors que l'industrie textile mondiale s'automatisait, la boutique a fait le choix radical de conserver une esthétique brute et une production manuelle. Ce refus de l'industrialisation a sans doute permis à l'entreprise de survivre, notamment lorsque le commerce local dublinois souffrait.

Ce succès s'explique aussi en partie par une connexion forte avec les États-Unis, entretenue par des ventes par correspondance via le catalogue J. Peterman. Une anecdote citée dans le livre illustre cette audace : lors du choc pétrolier de 1973, alors que le tourisme s'effondrait, la boutique a publié une publicité dans le New Yorker avec le slogan : « Keep warm during The Crisis in Organic Handknits » (Restez au chaud pendant la crise avec des tricots bio faits main).

Une pratique sociale et féminine réhabilitée

Le livre replace aussi le tricot dans son contexte historique irlandais. Compétence traditionnelle ayant survécu à la Grande Famine, le tricot est décrit comme une activité pragmatique intrinsèquement liée aux femmes. Contrairement aux machines ou aux travaux agricoles lourds, il permettait de surveiller les enfants (« child rearing ») et pouvait être interrompu instantanément sans danger en cas d'urgence domestique.

L'auteur souligne la volonté de Kitty Joyce, la propriétaire, de réhabiliter ce savoir-faire souvent dénigré ou considéré comme machinal. Pour Cleo, les tricoteuses ne sont pas de simples fournisseurs, mais des « créatrices douées » (« gifted makers »), et le tricot n'est pas un souvenir nostalgique, mais de l'« Art à porter » (« Wearable Art »).

La technicité du vêtement

Un point important de l'ouvrage est la comparaison technique entre le tricot main et la production industrielle.

  • Le tricot industriel : Bien qu'il utilise l'image marketing de la « chaleur irlandaise », il est critiqué pour son manque de « personnalité » et d'efficacité thermique. La marque met en garde contre les laines trop douces qui se déforment rapidement (« loose shape »).

  • Le tricot Cleo tricoté à la main : Il est présenté comme une pièce d'architecture dense, conçue avec de la laine irlandaise riche en lanoline et des points complexes. Sa durabilité est sa signature : il est conçu pour conserver sa forme et sa chaleur pendant des décennies.

Si la boutique était ancrée dans la tradition, elle attirait l'avant-garde. Le livre relate l'épisode où André Courrèges, futuriste par excellence, s'est arrêté devant la vitrine de Cleo. Il fut captivé non pas par les coupes, mais par les couleurs : les teintures naturelles (fuchsias, violets, verts mousse) possédaient une vibration organique que la chimie moderne de l'époque ne parvenait pas à imiter.

Autre preuve de ce rayonnement international : le livre mentionne une photo de Steven Spielberg, immortalisé par Richard Avedon, portant un pull Cleo.

 
 

Enfin, l'ouvrage documente le sauvetage des ceintures Crios. Ces longues ceintures tissées aux motifs géométriques colorés, originaires des îles d'Aran, servaient initialement aux hommes pour tenir leurs pantalons de tweed sans passants. Cleo les a réintroduites comme des pièces maîtresses, apportant une touche de couleur vive sur des tenues souvent sobres

 
 

Le livre montre aussi les dessous de la relation client : on y découvre des croquis griffonnés à la main par des clientes américaines, demandant des tenues de ski sur-mesure très précises. Qui pourrait en faire autant aujourd’hui ?

Pour en savoir plus sur Cleo, allez jeter un oeil sur leur site officiel ici.

 
 

le dramaturge Sean O’Casey qui porte son pull aran à l’envers

Pane - Le tueur de GAT Margiela ?

Note : À notre demande, Pane ont accepté de nous envoyer les baskets que vous allez découvrir dans cet article

Lancée en 2022, Pane est une marque chinoise dont le concept mêle des inspirations « olympiques » et « grecques » à un esprit rétro et vintage. Son slogan est “BEHAVE AS MORTALS”.

Pane est régulièrement mise en avant sur Instagram et suscite beaucoup de curiosité. Nous n’avions d’ailleurs jamais reçu autant de questions après avoir publié quelques photos teasing de cet article. Comme beaucoup d’entre vous, nous avons découvert la marque via les réseaux sociaux, avant de réaliser qu’elle était encore très peu distribuée hors d’Asie.
L’ouverture récente de son site officiel marque une première étape vers une distribution plus directe.

La marque a également attiré l’attention d’acteurs établis : elle a notamment collaboré avec United Arrows et apparaît dans certains lookbooks récents comme celui de Casatlantic — signes d’une reconnaissance qui dépasse désormais les seuls réseaux sociaux.

 

CASATLANTIC - COLLECTION AUTOMNE HIVER 2025 - LE MANNEQUIN (Leon Cerrone) PORTE DES PANE

 

La German Army Trainer (GAT)

Pane propose plusieurs modèles. Le plus connu est la Light Training Nogi, directement issue de la German Army Trainer (GAT), célèbre basket militaire allemande qui était destinée à l’entraînement quotidien des soldats. Le modèle originel est facilement reconnaissable avec sa tige (dessus de la chaussure) en cuir lisse et le bout « T-toe » en cuir suédé – le tout monté sur une semelle en gomme vulcanisée antidérapante.

L’origine exacte des GAT reste difficile à établir. Dès les années 1930, l’entreprise Dassler — fondée par les frères Adolf et Rudolf Dassler, futurs créateurs d’Adidas et de Puma — produisait déjà des chaussures destinées à un usage militaire. Les GAT, telles qu’on les connaît aujourd’hui, apparaissent toutefois dans les années 1970.

Les archives ne permettent pas de trancher clairement : certains documents évoquent une première production par Puma, d’autres par Adidas, et certaines sources suggèrent un design défini directement par l’armée allemande. Aucune marque n’ayant jamais revendiqué la paternité exclusive du modèle, le modèle n’a fait l’objet d’aucun brevet et est rapidement entrée dans le domaine public.

Après la chute du mur en 1989, un immense surplus de GAT a envahit le marché civil. Les anciens modèles, vendus l’équivalent de quelques dizaines d’euros, séduisent les adolescents. C’est le point de départ d’un véritable engouement. Le phénomène s’amplifie lorsque Martin Margiela réutilise des paires de GAT usagées pour sa collection Replica printemps-été 1999.

Light Training Nogi - UNE FORME RÉUSSIE

Sur les forums anglophones comme Reddit (r/goodyearwelt, r/sneakers), les discussions tournent presque toujours autour de la comparaison avec les Margiela. Pane y est souvent présenté comme l’alternative rationnelle. Les utilisateurs évoquent la loi des rendements décroissants : si la Pane offre 90 % de la qualité d’une Margiela pour seulement 30 % du prix, elle devient le choix logique pour ceux qui n’ont pas besoin du logo.

Notre avis ?

Parlons tout d’abord de la forme. C’est à notre sens le point fort des Pane, tout comme les différents designs proposés.

 

UNE PAIRE DE GAT PROVENANT DE CHEZ ÉPISODE VS PANE

 

Le défaut majeur des GAT originelles de la Bundeswehr était leur étroitesse et un "coup de pied" très bas, ce qui pouvait se révéler inconfortable selon la forme du pied et la durée de port.

Le profil de la Pane conserve la silhouette effilée que l’on aime beaucoup, mais ajoute du volume vertical au niveau du milieu du pied. C'est une modification subtile mais qui ajoute du confort tout en distinguant Pane des répliques plus entrée de gamme qui à notre avis ont souvent l'air "pataudes" ou trop rondes. On pense notamment aux GAT de Universel Surplus.

 
 

Le cuir lisse nous laisse par contre une impression mitigée. S'il n'atteint pas les standards de qualité dont on parle habituellement sur le site — une différence logique vu le tarif —, il déçoit par son aspect très couvert, presque plastifié. On se rapproche ici davantage d'un rendu industriel standardisé que de la main naturelle d'une réédition haut de gamme.
Une ressenti sans doute aussi renforcé par l’absence - volontaire, c’est un modèle très léger et souple - de doublure intérieure en cuir.

La version en cuir suédé nous a davantage convaincus. Sans surprise, pourrait-on dire, car ce type de cuir offre souvent un rendu plus naturel, et ce indépendamment de la qualité de la peau utilisée, de la croûte de cuir au velours pleine fleur.

Rien à voir, mais on tenait à préciser qu’on aime beaucoup les lacets de la version en cuir suédé. Plus plats, plus souples.

 
 

Quelques mots sur la semelle. La semelle extérieur d’abord. Plus molle et flexible que celles des GAT originelles, elle est, à l’instar de ces dernières, collée à la tige sans coutures.

La semelle intérieur ensuite. Vous remarquerez immédiatement son épaisseur. Très confortable, elle offre un amorti dynamique — presque déroutant au début tant elle rebondit — qui finit par se tasser légèrement pour prendre l'empreinte du pied au fil des ports.

Mais pour ceux qui souhaite mettre leur propres semelles, elles sont amovibles même si le bout est (très légèrement) collé sur le devant.

On remarque d’ailleurs sous ces semelles amovibles Ortholite une semelle intercalaire en liège très appréciable.

Terminons par la logistique, qui s'est révélée être une excellente surprise. L'envoi a été particulièrement rapide, bien plus que ce à quoi nous nous attendions. Autre point rassurant pour une commande internationale : nous n'avons eu aucun frais de douane à régler à la réception.

À l'ouverture du colis, l'expérience client monte clairement d'un cran. On est immédiatement impressionné par le packaging, vraiment à la hauteur du positionnement de la marque. Les chaussures sont emballées avec un soin méticuleux, protégées individuellement. Petit détail qui renforce cette impression de produit "immaculé" : un film plastique recouvre la semelle extérieure. Si cela garantit une propreté clinique à la réception, on peut toutefois s'interroger sur la nécessité écologique de cet ajout plastique supplémentaire.

Reste la question la plus importante, comment ça taille ? Étant donné l’épaisseur importante des semelles intérieures, on dirait qu’il faille porter pour au moins une demi pointure au-dessus de votre taille normale.

Notre conseil ? Prenez la taille du dessus pour plus de confort.

Le site officiel est visible ici.

 
 

Vente d'une partie de la collection personnelle de Doug Bihlmaier - Le « Pape du Vintage » vide son grenier

J'ai vu un article du New York Times qui devrait passionner tous les aficionados de la mode masculine et du vintage.

Le sujet ? La mise en vente très attendue de la collection personnelle de Doug Bihlmaier.

Doug Bihlmaier, 72 ans, a longtemps été l’acheteur de vintage pour Ralph Lauren. Pendant près de quarante ans, il a parcouru le monde pour trouver des pièces rares, contribuant directement à l’identité de Double RL. Beaucoup le considèrent comme la personne qui a façonné l’esthétique Americana telle qu’on la voit aujourd’hui.

Resté discret pendant une grande partie de sa carrière, il est devenu une figure de style reconnue sur les réseaux sociaux. Son goût pour les silhouettes amples, les mélanges d’époques et les superpositions a renforcé son statut d’icône. On compare souvent son approche au « sprezzatura », mais transposée au workwear américain.

Une partie de sa collection personnelle sera mise en vente à partir du 13 décembre sur Collectors Gene, le site géré par son ami Cameron Steiner. Plus d’une centaine de pièces seront proposées : workwear ancien, denim, flanelles, vêtements militaires, accessoires et bottes. La plupart sont des pièces rares, souvent en tailles généreuses, accumulées au fil des décennies.

Les prix seront élevés, en raison de la rareté et de l’histoire de chaque article. Parmi les exemples cités : une veste de chasse en velours côtelé réparée à 1 200 $, des vestes en tweed des années 80 à partir de 1 250 $, des chemises de travail du début du XXᵉ siècle à partir de 550 $, ou encore un pull Double RL du début des années 1990 pouvant atteindre 1 850 $.

Ces pièces devraient facilement trouver preneur.

En attendant vous pouvez également (re)visionner son interview sur Youtube, ici Doug Bihlmaier x Collectors Gene Radio.