Quid des coutures anglaises sur les chemises ? Un problème français.
/Le problème de beaucoup de gens qui écrivent sur le vêtement, c’est qu’ils ne passent que rarement de l’autre côté de la machine à coudre. Résultat : une "parole d’évangile" technique se répand, répétée en boucle sans que personne ne vienne la contredire.
C’est un problème dont se plaignait déjà le chemisier Pierre Duboin (ancien chemisier chez Lanvin) sur son blog « La vraie chemise sur mesure » il y a quelques années. Lui était un artisan connaissant bien son sujet. Et il constatait avec amertume que sur Internet se répandaient beaucoup d’idées reçues.
Le drame, c'est que les artisans ou les "sachants" écrivent rarement des blogs et publient encore moins de vidéos. Ils fabriquent, et ça s'arrête là.
Ce silence laisse le champ libre à ceux qui sont plus compétents à faire savoir qu’au savoir-faire.
On fait sans doute partie du problème, alors on ne va pas jeter la pierre. Manipulez donc les informations suivantes avec des pincettes, on est loin d’avoir la science infuse.
Prenons l’exemple des coutures anglaises. On lit partout qu'une chemise de qualité doit en comporter. Mais de quoi parle-t-on vraiment ?
Regardez cette vidéo de comparaison entre une chemise Zara et une Fendi : À 04:42, le blogueur présente la chemise dite de luxe en expliquant avec assurance qu'elle possède des « coutures anglaises sur l’intégralité du corps ».
Pourtant, il suffit de regarder l'image (cf notre capture d'écran ci-dessous) : ce que l'on voit à l'écran, ce sont des coutures rabattues. Elles arborent ces deux lignes de points parallèles typiques, semblables à l'assemblage d'un jean.
Est-ce vraiment une couture anglaise ?
L’expert a parlé si l’on en croit le premier commentaire sous la vidéo.
COUTURE ANGLAISE vs COUTURE RABATTUE
Techniquement, sur une chemise homme, on trouve plus souvent des coutures rabattues (felled seams) que des coutures anglaises (French seams).
La couture anglaise : On assemble d'abord les tissus envers contre envers, on recoupe les marges très finement, on retourne le tissu endroit contre endroit, et on coud une seconde fois pour enfermer la première couture à l'intérieur d'un petit tunnel de tissu.
Résultat : il y a un petit "bourrelet" à l'intérieur. C'est très propre, mais cela crée une épaisseur qui ne repose pas à plat.La couture rabattue : La couture rabattue est un assemblage où les deux marges de couture sont entrelacées de manière indissociable. Techniquement, l'une des marges de tissu est coupée plus courte que l'autre ; la marge longue est ensuite repliée sur la courte, enfermant hermétiquement le bord brut, puis est plaquée à plat contre le corps du vêtement par une surpiqûre traversant toutes les épaisseurs. Elle est extrêmement solide et plate.
Je me suis risqué à faire une couture anglaise pour illustrer mon propos.
Sur l’endroit on ne voit aucune couture - bon ok, elle est mal réalisée, on voit le tissu qui dépasse très légèrement au centre, cela ne devrait pas être le cas
Sur l’envers par contre on distingue une couture et une petite épaisseur qui dépasse.
endroit
envers
Ce n’est donc pas ce que l’on voit sur la capture écran plus haut.
Ce que l’on constate nous - et même si ce n'est pas une loi immuable - c’est que les coutures anglaises sont très majoritairement l'apanage du vestiaire féminin pour leur finesse sur les tissus légers. À l’inverse, la couture rabattue reste le standard de la chemiserie masculine pour sa robustesse et son tombé plat.
Prenons l’exemple de cette fun shirt déclinée chez Octobre Éditions (Homme) et sa marque sœur, Sézane (Femme).
Si le style est identique, l'examen des finitions révèle deux approches distinctes :
Sur le modèle femme, les manches et les côtés sont assemblés en coutures anglaises.
La version homme, elle, arbore des coutures rabattues à deux aiguilles typique de la chemiserie masculine classique.
Regardez l’emmanchure, on distingue bien un point de couture à 5 mm et mêmes le grignage du tissu
ON NE VOIT AUCUN POINT DE COUTURE
au niveau de l’emmanchure on ne disingue aucun point de couture
idem pour l’assemblage des manches, on ne distingue aucun point de couture
PAS DE POINT DE COUTURE VISIBLE
sur l’envers on voit bien la petite “epaisseur” de tissu dont on parlait avant : c’est bien une couture anglaise
Pourquoi une telle confusion autour de la couture anglaise ? Sans doute parce qu’à l’origine de la chemise classique telle qu’on la connaît, la référence c'est Londres.
Située dans le quartier de St James's à Londres, Jermyn Street abrite depuis le XVIIIe et le XIXe siècle les chemisiers les plus prestigieux au monde : Turnbull & Asser (1885), Hilditch & Key (1899), Harvie & Hudson (1949), ou encore New & Lingwood (1865). Ces maisons ont établi un standard de fabrication qui est devenu la référence absolue pour le "Gentleman" européen.
Même les maisons françaises les plus illustres, comme Charvet (fondée en 1838 Place Vendôme), sont nées dans ce contexte d'anglomanie. Christophe Charvet, le fondateur, s'est rendu en Angleterre pour étudier les techniques de coupe et de montage avant d'ouvrir sa boutique à Paris, devenant le premier "chemisier" au sens moderne du terme en France (le mot "chemisier" lui-même est une invention du XIXe siècle, remplaçant le "lingère").
L'ADN de la chemise de luxe française est donc génétiquement anglais.
D’ailleurs dans ce chassé croisé linguistique, la couture anglaise telle que nous l’avons décrite plus haut s'appelle "French Seam" en anglais. La mode française dominait alors incontestablement le vestiaire féminin et cette finition soignée était l’un des marqueur de la haute couture parisienne.
Pour revenir à notre sujet, voici le glissement qui s'est probablement opéré :
La réalité technique : La chemise est montée avec une couture rabattue simple aiguille (on y revient plus tard).
Le raccourci symbolique : Puisque c'est la méthode de prédilection des maîtres chemisiers anglais, on appelle cela un « montage à l’anglaise ».
L'erreur terminologique : À force de simplification, cela finit par devenir une « couture anglaise » dans l’imaginaire collectif.
C'est cette technique spécifique (la couture rabattue single needle) que les marques françaises veulent désigner en disant "Couture Anglaise". Le terme "Couture Anglaise" devient alors le synonyme de "Couture Rabattue simple aiguille façon Jermyn Street".
À cela s’ajoute sans doute que le terme « couture rabattue » sonne un peu trop "bleu de travail" ou rappelle l'univers du jean. Pas celui de la chemise.
LES DIFFÉRENTS TYPES DE COUTURES RABATTUES
Dans l'industrie contemporaine, cette couture peut être réalisée de deux manières, distinction cruciale pour notre sujet :
Montage Industriel (Double Aiguille / Twin Needle) : Une machine spéciale à bras déporté équipée d'un guide-bordeur replie les tissus et coud les deux lignes simultanément. Le point utilisé est souvent un point de chaînette (chain stitch) sur le dessous pour permettre l'élasticité et la vitesse. C'est rapide, économique, mais le point de chaînette peut se défaire entièrement si un fil casse, et la finition est moins nette, ayant tendance à gondoler (grinage) après lavage.
Montage Traditionnel (Simple Aiguille / Single Needle) : L’ouvrier réalise deux passages avec une piqueuse plate classique 1 aiguille. Il est souvent aidé dans cette tâche par un pied de couture spécial tel que le pied ourleur.
C'est le montage dit "single-needle tailoring", beaucoup plus long et coûteux, mais offrant une couture plus fine, plus souple et aussi plus durable.
la fameuse couture anglaise que les marques françaises evoquent
exemple de montage Simple Aiguille chez budd - on distingue le pied special pour rabattre le tissu
CAPTURE ÉCRAN - How Bespoke Shirts Are Made | Factory Tour | Budd Shirtmakers | London | Kirby Allison
Comme on peut le voir dans cette vidéo sur le Musée de la Chemiserie et de l’Elégance Masculine situé à Argenton-sur-Creuse (à partir de 15min52 secondes), la machine à bras déporté (double aiguille) est une invention qui commence à équiper l'industrie textile dans les années 1950. C’est une époque où l’on cherche à augmenter les cadences. La machine double aiguille permet ainsi de coudre les côtés et les manches en un seul passage. Rapide et économique.
machine à bras déporté du Musée de la Chemiserie et de l’Elégance Masculine - CAPTURE ÉCRAN
couture rabattue 2 aiguilles - capture écran
ZOOM SUR UNE MACHINE A BRAS DÉPORTÉ PLUS RÉCENTE - on distingue bien le guide-bordeur QUI replie les tissus et coud les deux lignes simultanément
capture écran La Chemise Française
Comment reconnaître une couture rabattue double aiguille ? En regardant sur l’envers de la chemise. On distingue (en général) les points de chaînette caractéristiques de ce type de montage.
Exemple ici avec une chemise seersucker de chez Goodsscph faite au Portugal
endroit
envers
Quid des coutures rabattues simple aiguille ?
Cette courture est très fréquente chez les chemisiers les plus haut de gamme : Charvet, Turnbull & Asser, Hilditch & Key…Mais pas uniquement.
Exemple ici avec cette chemise Uniqlo en Oxford.
Elle n’est certes pas aussi fine que celles que vous pouvez trouver chez Charvet mais tout de même !
endroit
envers
Notez que parfois c’est l’inverse, il y a 2 lignes de coutures sur l’endroit et 1 sur l’envers. Cela ne change rien en soi.
On le voit par exemple ci-dessous sur cette chemise de chez Budd - sur l’endoit il y a 2 lignes de couture. la vidéo du montage de la chemise est visible ici. (à 22 min 44). Il en est de même pour la chemise Turnbull & Asser un peu plus bas.
CAPTURE ÉCRAN - How Bespoke Shirts Are Made | Factory Tour | Budd Shirtmakers | London | Kirby Allison
Chemise Turnbull & Asser
Vous remarquerez donc que dans le monde anglophone cette confusion autour de la couture anglaise n’existe pas. Ils utilisent le bon terme technique (Single Needle). C'est spécifiquement le marché français qui, en traduisant ce concept, a opté pour le terme "Couture Anglaise", créant une collision avec son propre vocabulaire de couture - dominé par la couture féminine.
Montage à plat vs montage en rond
Petite digression : en faisant des recherches pour cet article on est tombé sur cette vidéo ici issue de la série documentaire "Mémoire vivante industrielle et artisanale", produite par l'Université de Tours.
Il s’agit d’un témoignage de deux anciennes mécaniciennes (comprenez couturières) qui ont travaillé pendant l’âge d’or de la confection française de chemises. Elles parlent notamment de la machine à bras déporté (à 11min19 sec) mais c’est surtout la fin de la vidéo qui nous a marqué. Elles précisent que chez Charvet le montage des manches et des côtés est en coutures rabattues. Mais aussi et surtout qu’ils ferment d’abord le côté puis montent la manche en rond.
Pour les chemises grandes séries, le montage des manches et des côtés se fait d’une seule traite. (montage à plat)
Cela se voit sur l’envers de la chemise, il y a une continuité sur la chemise de chez Goods là où sur la chemise Charvet on voit que la couture s’arrête.
Chemise charvet
image initiale via fabricateurialist
chemise goods
En terme technique, on parle de montage à plat et de montage en rond.
Y’a t-il un avantage à l’un ou l’autre ?
C’est une question auquel on ne saurait pas répondre même si on a notre petite idée.
Pour ceux qui veulent creuser la question voici ici le thread Reddit qui en parle.
CONCLUSION
Pour conclure, si on lit très souvent qu’une chemise dite de qualité doit comporter des hirondelles de renfort, des coutures anglaises 8 points au cm…à notre avis le plus important dans une chemise c’est avant tout le tissu et la coupe.
Votre tissu se sera déchiré au niveau des coudes, usé au niveau des poignets et du col bien avant que la moindre couture ne vous fasse défaut. C’est d’ailleurs bien pour cette raison que certains tailleurs proposent toujours le changements des cols et poignets dans leur offre de chemises demi-mesure ou sur-mesure.
