Le bouton « fish-eye » : histoire et fonction

Certains objets très simples jouent un rôle plus important qu’il n’y paraît. Le bouton “fish-eye” en est un bon exemple. Si sa fonction paraît toute simple, son histoire cache de vraies inventions.

Parmi les différentes formes de boutons, le bouton dit « œil de chat » occupe une place particulière. Dans la littérature anglo-saxonne, on parle souvent de « fish-eye button » (« œil de poisson »), les deux termes étant utilisés de manière interchangeable pour désigner la même forme. Ce bouton se caractérise par une rainure centrale, généralement ovale, dans laquelle sont placés les trous de couture qui servent à fixer le bouton.

 
 

Cette forme n’est initialement pas décorative. Elle répond à un problème technique précis : protéger le fil qui maintient le bouton. En plaçant les trous au fond d’une rainure, le fil est légèrement en retrait et subit moins les frottements. Cette solution simple améliore la durabilité du bouton et du vêtement.

L’histoire de ce détail de mercerie croise plusieurs évolutions majeures : l’industrialisation du vêtement, le besoin des armées au XXᵉ siècle et le développement des nouveaux matériaux plastiques.

Avant de se pencher sur l’histoire du bouton « œil de chat », il faut toutefois préciser un point de vocabulaire. L’expression « cat’s eye » apparaît dans les années 1930 pour désigner plusieurs objets différents.

Le premier usage célèbre concerne la sécurité routière. En 1934, l’inventeur britannique Percy Shaw met au point un dispositif rétroréfléchissant destiné à marquer le centre des routes. Inspiré de la façon dont les yeux des chats réfléchissent la lumière des phares, ce clou de voirie est rapidement surnommé « cat’s eye ».

Le terme apparaît également dans la lunetterie. Dans les années 1930, l’artiste américaine Altina Schinasi conçoit une monture appelée « Harlequin », inspirée des masques du carnaval de Venise. Sa forme, dont les coins supérieurs remontent vers les tempes, sera rapidement connue sous le nom de lunettes « œil de chat », très populaires dans les années 1950 et 1960.

Dans notre article, le terme renvoie toutefois à une troisième réalité : le bouton de vêtement.

Les origines du bouton et son évolution

Pour comprendre l’intérêt de la forme « œil de chat », il faut revenir à l’histoire du bouton lui-même.

Les premiers boutons fonctionnels apparaissent en Europe au 13ᵉ siècle, notamment en France. Avant cela, les vêtements sont généralement maintenus par des lacets ou des ceintures. Des objets ressemblant à des boutons existent déjà dans l’Antiquité, mais ils servent surtout d’ornements.

L’apparition de la boutonnière change la donne. Elle permet d’utiliser le bouton comme système de fermeture et rend possible des vêtements plus ajustés. Au 14ᵉ siècle, les fabricants de boutons parisiens sont déjà organisés en guildes spécialisées selon les matériaux utilisés : métal, ivoire, os ou corne.
Progressivement, le bouton devient aussi un marqueur social. À la Renaissance et jusqu’au XVIIIᵉ siècle, l’aristocratie et la bourgeoisie utilisent des boutons richement décorés : métal précieux, pierres, nacre ou broderies.
Le bouton possède également une dimension symbolique dans certains vêtements religieux. La soutane catholique traditionnelle comporte par exemple trente-trois boutons, représentant les années de la vie du Christ.

Jusqu’au XIXᵉ siècle, les boutons sont surtout présents dans les vêtements masculins. Les vêtements féminins utilisent davantage des lacets ou des crochets.

Avec la révolution industrielle, leur production devient moins coûteuse et leur usage se généralise dans les vêtements féminins. C’est également à cette époque que se fixe la convention encore visible aujourd’hui : les vêtements masculins se ferment de droite à gauche, tandis que les vêtements féminins se ferment de gauche à droite.

L’apparition de la forme « fish-eye »

Avec l’industrialisation du 19ème siècle, les vêtements deviennent plus utilitaires et doivent résister à un usage quotidien plus intensif. Les boutons plats traditionnels présentent alors un problème simple : le fil de couture reste exposé aux frottements. Sous l’effet du travail manuel, du lavage ou du repassage, il s’use rapidement et le bouton finit par se détacher.

La forme dite « œil de chat » apparaît progressivement comme une solution technique à ce problème.

Dans certaines archives australiennes datées de 1884, le terme « cat’s eye » apparaît déjà pour désigner ce type de bouton.

Les matériaux avant l’arrivée du plastique

À la fin du 19ème siècle, la majorité de ces boutons étaient en nacre. Aux États-Unis, les boutons étaient souvent taillés dans les moules d’eau douce (Unionidae), robustes mais moins chatoyants que les coquillages marins tropicaux (Trochus, importés d’Indonésie, Australie ou Nouvelle-Guinée) réservés aux pièces luxueuses européennes.

Les tailles étaient mesurées en ligne, une unité issue de la métrologie française. Au 19ème siècle, l’industrie anglo-saxonne adopte la ligne pour standardiser les catalogues : 1 line ≈ 1/40 inch ≈ 0,635 mm. Les boutons de 12–18 lignes servent aux chemises et garnitures, 20–30 lignes aux vestons et robes, 30–60 lignes aux manteaux et uniformes lourds.

Outre la nacre, d’autres matériaux naturels étaient utilisés : le Corozo (ivoire végétal), bambou, os de bovin ou porc, et même du sang animal mélangé à de la sciure pour produire l’Hémacite. Ces solutions répondaient à la recherche de durabilité et d’esthétique. Cependant, la production de masse était limitée par les pertes et la difficulté à standardiser. La surexploitation des coquillages et les guerres mondiales ont accéléré le passage aux matériaux synthétiques.

 
 

Le brevet de Leonard R. Carley

La véritable standardisation industrielle du bouton « œil de chat » intervient dans l’entre-deux-guerres. En 1935, l’ingénieur américain Leonard R. Carley dépose un brevet pour un bouton moulé dont la géométrie formalise et perfectionne cette forme protectrice. Le document, publié en 1938 sous la référence US2110645A et intitulé Sew-on button, décrit précisément la structure du bouton.

Le bouton imaginé par Carley présente une surface légèrement bombée dont le centre est creusé pour former la dépression caractéristique du « fish-eye ». Cette cavité permet au fil de couture de se loger en dessous du niveau de la surface extérieure. Lorsque le vêtement est soumis à des frottements, que ce soit contre d’autres tissus ou lors du repassage, le fil est protégé par les rebords du bouton.

La véritable innovation du brevet se situe également sur la face inférieure. Carley y ajoute un renfort circulaire placé directement sous la zone creusée. Cela renforce l’amincissement de la matière causé par la rainure centrale et permet aussi au bouton de mieux se positionner sur la boutonnière. Il est moins collé au tissu et à la boutonnière.

Le brevet de Carley s’inscrit dans un contexte industriel particulier. Il est attribué à la Patent Button Company, installée à Waterbury dans le Connecticut. À la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, cette ville joue un rôle central dans la production américaine de boutons et de petites pièces métalliques. Des entreprises comme Scovill Manufacturing Company ou Waterbury Button Company participent à cette croissance industrielle et deviennent des fournisseurs importants pour l’industrie du vêtement.

LE BREVET DÉPOSÉ PAR Leonard R Carley, visible ici

Près d’un siècle plus tard, ce brevet continue d’inspirer l’industrie textile. En 2022, Nike a déposé un brevet portant sur un système de bouton flexible. Dans ce brevet, Nike cite celui de Léonard R. Carley car ce dernier a été l'un des premiers à intégrer une “extension” circulaire sous le bouton.

le bouton flexible de nike - brevet visible ici

Les nouveaux matériaux synthétiques

L’industrialisation de cette forme de bouton est étroitement liée au développement des plastiques au début du 20ème siècle. Le premier polymère synthétique majeur est la bakélite, inventée en 1907 par le chimiste Leo Baekeland. Ce matériau thermodurcissable peut être moulé sous pression et conserve sa forme une fois refroidi.

Par la suite apparaissent les résines à base d’urée puis de mélamine. Ces matériaux offrent plusieurs avantages pour l’industrie textile : ils sont résistants, relativement légers et peuvent être produits à grande échelle.

La diffusion mondiale du bouton « œil de chat » est particulièrement liée à la Seconde Guerre mondiale. Les uniformes militaires doivent être robustes et capables de résister à des lavages fréquents. Les boutons en mélamine répondent bien à ces contraintes.

On les retrouve notamment sur les chemises en chambray de l’US Navy. La combinaison entre résine synthétique et forme concave permet d’obtenir un bouton solide dont le fil reste protégé malgré les frottements répétés.

Une présence dans la mode contemporaine

Aujourd’hui, le bouton « œil de chat » est encore utilisé même si la grande majorité des vêtements sont cousus avec du fil de polyester contrairement au fil de coton de l'époque de Carley.*

Ce dernier présente 2 avantages :

  • Le polyester est incroyablement résistant à l'abrasion.

  • Il ne moisit pas et ne se fragilise pas avec l'humidité.

Ainsi, si le bouton « œil de chat » était autrefois utile pour protéger les fils, il est aujourd’hui plus un rappel historique ou un détail stylistique qu'une véritable nécessité fonctionnelle.

*Au moment où Léonard R. Carley dépose son brevet (1935) et où l'armée américaine équipe ses soldats pour la Seconde Guerre mondiale (1941-1945), l'immense majorité des vêtements est encore cousue avec du fil de coton.