Anatomica - Interview avec M. Pierre Fournier
/L’article de notre visite de la boutique Anatomica de Paris est l’un des plus consultés du site. Nous avons donc contacté Monsieur Fournier pour lui proposer une interview, qu’il a très gentiment acceptée.
Pierre Fournier : Vous avez écrit un article sur Arthur de SuperStitch, non ?
LIP : Oui tout à fait, il y a quelques années.
Pierre Fournier : Il a un grand mérite, c'est que parmi tous les gens qui font faire des vêtements, qui ont des boutiques, qui ont un point de vue ect... c’est un des seuls qui a les mains dans le cambouis.
Qui a les machines ? Qui fabrique ? C'est lui.
Donc j'ai un certain respect et une certaine admiration pour ça.
LIP : Parlez-nous de la pointure des chaussures.
Pierre Fournier : Pour moi, il n'y a qu'une référence, c'est la pointure américaine. Parce que beaucoup de fabricants travaillent en taille américaine ou ont une conversion en taille américaine. Et contrairement à ce qu'on croit, une pointure anglaise ne correspond pas à une pointure en dessous de la pointure américaine. C'est par le jeu des largeurs, plus exactement par la simplification des fabricants, qui, ne voulant pas produire différentes largeurs, simplifient en faisant une largeur qu'ils estiment être universelle, presque toujours trop large.
En réalité, de mon point de vue de chausseur et vu l'exercice que j'ai de cette profession depuis plus de quarante ans, je peux dire que cela ne reflète pas la réalité même si ceux qui ont des pieds larges sont très favorisés. Car dans le commerce, il n'y a que des chaussures pour pieds larges. Un pied moyen ou un pied fin est condamné systématiquement à prendre une demie à une pointure en dessous de sa pointure mesurée et alors, souvent le client pense manquer de largeur mais en fait il manque de longueur.
Dans les années 60, rien n'était encore complètement simplifié - après ça commence à disparaître petit à petit. Dans des boutiques très chics américaines on importait par snobisme et par souci d'élégance, des chaussures anglaises comme Church... Et je le sais parce que j'en ai acheté aux États-Unis. Si vous faites les largeurs C, D, E, vous retombez exactement sur le fitting américain, sans parler des largeurs US exceptionnelles A, B et EE.
Et d'ailleurs, dans ces boutiques chics de l'époque, ils importaient les largeurs correspondantes à des mesures possibles sur le Brannock. Ma pointure américaine est 11C, et ma paire de Church est également une 11C et c’est parfait.
Bien entendu après, vous avez des formes qui chaussent plus ou moins bien, parce qu'il ne suffit pas d'avoir différentes largeurs qui correspondent à la largeur mesurée, encore faut-il que la forme soit bonne. Parce que si la forme ne chausse pas très bien, vous pouvez avoir 36 largeurs, elle chaussera mal dans les 36 largeurs.
La forme, c'est l'essentiel de la chaussure. J’ai d’ailleurs remarqué que la plupart des clients ne savent même pas ce que c'est qu'une forme de montage. D'un côté vous avez les patronages de cuir cousus à plat, découpés en fonction du modèle choisi. Ensuite, c'est monté tendu plusieurs jours sur la forme de montage, par en dessous tendu, agrafé, cloué, la forme étant soit en bois soit d'une matière synthétique. Ensuite humecté, retendu ect. […]
Tout ça, c'est très complexe, c'est beaucoup plus complexe qu'un vêtement par exemple car il y a une chose essentielle, c'est la forme. Et une bonne forme, c'est une chose très rare. Un fabricant qui posséderait une forme exceptionnelle la garderait bien jalousement à l'abri des regards et même des études. Ils ne se prêtent pas leurs formes entre eux. L’une des ces formes que nous avons avec Alden est une forme extrêmement ancienne à vocation semi-orthopédique. Elle n'était pas destinée à des pieds sensibles au sens orthopédique européen, mais plutôt à des gens sensibles qui sont conscients de la difficulté d'être bien chaussé sans douleur ou sans déformation.
C'est un truc de maniaque, c'est un truc obsessionnel. C'est mon obsession première dans la chaussure.
LIP : Vous connaissez d’ailleurs sans doute Edward Lyman Munson ?
Pierre Fournier : Oui, c'est un podologue américain des années 1920. C’est le premier qui a constaté que les pieds des soldats étaient épouvantables. Dans l’infanterie principalement. C’est bien d'envoyer les gens au « casse-pipe » si l’on peut dire, mais encore faut-il qu'ils puissent marcher !
Donc il a fait une étude et il a créé une forme qui s'appelle la forme Munson, et qui applique à peu près les mêmes principes que la forme que nous utilisons chez Alden, bien qu'elle ne soit pas militaire celle-là. La forme militaire Munson originale, elle est un petit peu différente d'un point de vue esthétique même si elle a les mêmes règles : mesures de la voûte plantaire, mesures de la longueur du pied, en fonction de ces deux mesures s'applique une largeur qui se calcule sur le côté grâce à ce système tridimensionnel du Brannock.
J'ai eu des chaussures de la forme Munson des années 40. Il y en a qui sont antérieures bien sûr. Je n’ai eu qu’une seule fois la chance d'en trouver une dans ma pointure exacte, la plupart étant de la largeur E, un peu larges. Mais même en largeur E, c'est très ajusté, très calculé, magnifique. Ça n'existe plus. Je pense que les formes militaires Munson anciennes ne sont plus disponibles actuellement chez aucun fabricant américain.
A l’époque tous les grands fabricants américains étaient soumis à l'effort de guerre, que ce soit Alden, Johnston & Murphy, Allen Edmonds ou d'autres. Sur certains modèles de chez nous, le patronage est calqué - pas la forme - sur le modèle USN, US Navy Service.
LIP : À ce moment-là Monsieur Fournier propose d’aller chercher un brannock pour mieux nous expliquer la prise de mesure.
Pierre Fournier : C'est un appareil très beau…enfin moi je le trouve très esthétique, en aluminium.
LIP : Monsieur Fournier fait une démonstration de l’utilisation du Brannock avec son pied droit.
Pierre Fournier : Je pose mon pied. Regardez, je cale au fond. Voilà. Ça se regarde à la verticale.
Donc là, ma pointure c'est 11. Puis je lis la longueur de ma voûte plantaire grâce à cette mesure. C’est également 11. Ah quelle chance ! Je n’ai pas les pieds plats. Si j'avais les pieds plats, la longueur de la voûte serait plutôt vers le 12, plus longue, plus plate.
Bon. Ensuite j'ajuste latéralement et j'enlève mon pied. Je reporte les deux mesures que j'ai trouvées, à savoir 11. Et vous voyez, 11 est à la limite du C et du B. Et comme je ne suis pas encore dans le B, je suis considéré comme C. Donc, ma pointure, c'est 11C.
Je fais ça avec les 2 pieds et j'applique la théorie du pied le plus fort.
Si j'ai un doute, si je vois que le pied semble faible et qu’il a une tendance à avoir une voûte plantaire un peu plate, à ce moment-là je demande à la personne de se lever. Normalement ça se mesure assis, la jambe à l'équerre. Mais y a une mesure que l'appareil n'appréhende pas. C'est le volume, la hauteur. Cette dimension est à l'appréciation du vendeur. Il y a donc une part d’interprétation, nous jouons du Brannock. Nous interprétons les mesures, un peu comme un musicien jouant une partition. Chez Anatomica, tout le monde est au diapason.
Le vendeur doit être formé et doit prendre en compte la forme du soulier. Par exemple lorsque le soutien plantaire est très prononcé, comme dans nos modèles.
LIP : Parlez-nous de la longueur des chaussures ? Notamment le test qui consiste à toucher le bout pour savoir si c’est la bonne longueur ?
Pierre Fournier : La longueur du pied ne correspond pas à la longueur jusqu’au bout du pouce. C'est l’absence de pression sur l’extérieur du pouce et du petit orteil qui donne la bonne longueur.
Parce que quand vous avancez, vous pliez le pied qui s’avance dans le soulier, donc il doit y avoir du vide au bout.
Mieux vaut savoir quelle est sa vraie pointure. J’entends souvent « Oui mais ça dépend des chaussures ». Non.
Ce qui ne dépend pas des chaussures, c'est la pointure. C'est-à-dire que si vous mesurez 1m81, vous mesurez 1m81 ici et ailleurs. La pointure, c'est la pointure. Si vous avez connaissance de votre pointure, vous avez un repère. Sinon vous êtes obligé de fluctuer en fonction de ce qu'on vous dit et ce que vous ressentez lors de l’essayage, ce qui entre parenthèses est souvent trompeur.
LIP : Pourquoi les gens portent de moins en moins de souliers ?
Pierre Fournier : Il y a des raisons très simples. La plupart du temps, c'est inconfortable. Alors que l'inconfort dans les sneakers est moins sensible, mais il existe.
Ça pardonne plus facilement qu'un soulier de ville qui ne va pas. C'est pour ça que beaucoup de personnes ont abandonné les souliers de ville, parce qu'ils souffraient affreusement. Il faut ajouter que ces souliers sont souvent soit vendus, soit achetés, à une mauvaise pointure.
Notre approche est particulière et différente.
LIP : Parlez-nous à présent de votre rencontre avec Kinji Teramoto.
Pierre Fournier : Dès le début d’Anatomica nous avons eu une clientèle de Japonais, principalement des professionnels. Anatomica est une référence de passage.
Parmi eux, il y avait un certain Kinji Teramoto. Il se trouve qu’il était producteur de vêtements : des jeans et des vêtements dans un esprit américain vintage.
Or moi au début d’Anatomica, j’étais en réaction contre ça. Je ne voulais pas rentrer dans ce créneau. J’avais connu la grande époque des jeans quand j’avais la boutique Globe. J’avais récupéré en 1974, 1975 et 1976 des deadstocks de Levi’s qui dataient des années 60. À leurs yeux, aux yeux de Levi’s, c’était dévalorisé par la mode hippie, etc. Pour moi, c’étaient des trésors. J’ai vécu de nombreuses années sur des deadstocks de jeans, en velours ou en toile ou en tout ce que vous voulez, "Big E" comme on dit aujourd’hui... deadstock avec leurs étiquettes par longueurs différentes, toutes les tailles disponibles.
LIP : Oui, et maintenant c’est l’inverse.
Pierre Fournier : Maintenant il n’est pas rare que l’un de ces articles que je vendais à l’époque soit estimé de nos jours entre 500 et 1 000 euros. J’en ai vendu des milliers. Les gens qui entraient dans la boutique Globe en 75, ils ne savaient pas que ça n’existait plus. J’avais fait en sorte que ça soit comme si tout existait encore : tout était neuf, tout était deadstock par longueurs de jambes, de la taille 28 à la taille 36-38, avec des variations insensées de couleurs et de matières.
Bon, donc j’en reviens à mon point de départ. J’avais décidé à l’ouverture d’Anatomica de faire table rase du côté américain et de se recentrer sur notre histoire à nous, l’histoire européenne et particulièrement française de vêtements populaires : soit de travail, soit militaire, soit ce qu’on veut, tropical et même colonial…mais sans connotation. On ne parle que du vêtement.
Kinji Teramoto est un jour passé à la boutique pour acheter une paire d’Alden*. Nous lui avons dit : "Il est bien votre jean". Il a dit : "Je peux vous le fabriquer !". Et là j’ai craqué. C’était le début de nos relations. Je me suis dit : "Bon on va refaire des jeans, d’accord", et je suis retombé dans mes premières obsessions, on va dire.
Donc, nous avons fabriqué toute une série de jeans dans l’esprit des années 60 particulièrement, pas trop larges, pas d’esprit worker, l’esprit 60, hein. Donc en satin, en coton, en blanc, en beige, en noir et en denim également avec le selvedge, avec les rivets invisibles…enfin vous voyez.
C’est comme ça qu’on a commencé à vendre des jeans. Pour nous, c’est pas notre fond de commerce principal. C’est accessoire. Comme tout ce qui est américain, je veux que ça reste accessoire dans la boutique de Paris.
Après, il nous a proposé de développer Anatomica au Japon. On a donc fait un corner dans un grand magasin, et puis un an après nous avons ouvert la première boutique au bord de Tokyo, dans l’ancien quartier qui était l’équivalent de Ginza avant la guerre, à Nihonbashi, au bord de la rivière, dans un endroit très traditionnel, très beau.
Et puis il a ouvert une boutique à Nagoya, et puis une deuxième boutique à Tokyo et maintenant une boutique pour femmes à 80 km de Tokyo. Par ailleurs, nous avons aussi une boutique à Sapporo, et une à Kyoto.
Anatomica a ainsi pris une image japonaise de vêtements américains, ce qui s’éloigne un peu de l’idée de départ. Ou plutôt disons qu’elle se rajoute à l’idée de départ. Mais nous le faisons bien, très bien même. Que ça soit les jeans, que ça soit l’esprit Western, je n’y suis pas insensible. Néanmoins, nous poursuivons nos recherches et mises au point sur les vêtements français anciens.
*Monsieur Fournier précise : “parce que beaucoup de Japonais ont acheté nos Alden. Ils ont très vite compris mon système : il n’y avait qu’une largeur au Japon comme si tous les Japonais avaient le pied large alors qu’en réalité, il y a au Japon comme ailleurs, des gens qui n’ont pas la largeur E. Certains ont une largeur D et d’autres la largeur C. Si on respecte la largeur, ça change tout. Donc très vite, j’ai eu la réputation de chausser différemment. Donc ils sont venus acheter des vêtements et acheter des souliers Alden.”
LIP : C'est pour ça qu’une bonne partie des vêtements Anatomica dans le style américain est fabriquée au Japon ?
Absolument, et tout ce qui peut être fabriqué en France est fait en France. Mais il est évident que les Japonais sont des grands obsessionnels du vintage américain. Donc pour nous, c’est très bien qu’ils fabriquent certains modèles.
L’autre exemple, qui lui a une connotation européenne, c’est l’imperméable réversible que j’ai sur moi. C’est tout ce côté moderne et classique des vêtements anglais traditionnels aujourd’hui disparus. Nous, nous avons eu cette idée des grands classiques historiques d’imperméables et de réversibles, etc.
On a remis au point des modèles qui sont les modèles que nous estimons les plus importants. Et on a pu le faire parce qu’il y a une usine au Japon qui avait les connaissances et le degré de qualité pour avoir travaillé certainement avec des grandes marques anglaises dans le passé.
Ces grandes marques ne travaillant plus avec cette usine.C’est de la même qualité qu’un vêtement anglais dans les années 60.
LIP : Oui je vois, il y a une usine japonaise j’ai oublié le nom, qui est assez connue pour son Outerwear.
Pierre Fournier : En général je ne veux pas trop voir ce que les autres font. Bon, si un client passe avec un truc formidable, je me dis : "Tiens, mince, il y a quelqu’un qui a fait un truc très bien !". Mais c’est rarissime. Ou alors il faut que ça soit des vêtements anciens, évidemment. Je peux dire que tout ce que j’ai appris et compris, c’est grâce au chinage des vêtements anciens dès le plus jeune âge. Une l’époque qui m’intéresse encore aujourd’hui, puisque j’ai 82 ans et que dans les années 60 et 64, j’avais 20 ans. J’avais la chance de pouvoir trouver des choses qui étaient intéressantes mais qui commençaient à disparaître.
LIP : Justement, vous aviez commencé par ça en tant que détaillant, en vendant les meilleures marques que vous trouviez ?
Pierre Fournier : Je ne suis professionnel du détail que depuis l’âge de 28 ans, vers 1973. Avant j’étais chineur de vêtements anciens.
C’est comme ça que j’ai compris ce qui se passait parce que quand on est en 1973, on ne peut pas savoir qu’on n’est plus en 60. Ou en 70. Vous êtes trop près de l’époque. Vous croyez que tout va revenir encore. Non, c’est foutu. On va passer aux années 80, aux terribles années 80 dois-je dire. Celles qui plaisent aujourd’hui aux jeunes parce qu’ils n’ont que ça à se mettre sous la dent dans le vintage étant donné qu’on a bouffé tout le 60 et tout le 50. Je parle surtout des bons vêtements américains.
Et dans les vêtements actuels, il y a ceux qui refont, comme nous. Une grande tendance dans le ressassement du passé. Ou alors il y a les créateurs à l’opposé. Les créateurs, il n’y a que ça. N’importe qui aujourd’hui parle de sa création. René Girard a dit : « Bien des gens imitent quand ils croient innover. C’est vrai. Mais il faudrait ajouter que bien des gens innovent quand ils croient imiter. » Nous espérons être du bon côté !
LIP : Et question vêtements en maille ?
On applique les mêmes règles. Chez Anatomica vous avez des cardigans alpaga qui sont dans l’esprit de ce qu’on trouvait dans les boutiques américaines de sport ou chic dans les années 60. Boutiques qui n’existent plus aux États-Unis. Mais le fabricant existe toujours et les modèles que j’ai mis au point il y a 40 ans pour Hémisphère sont toujours chez Anatomica avec les mêmes idées et les mêmes obsessions de volumes qui correspondent à l’époque qui n’est pas la nôtre. Paradoxalement, ainsi, ces modèles me semblent plus modernes, et plus originaux.
Il y a quand même de ma part un certain refus de ce qui se fait aujourd’hui même s’il y a encore des choses qui sont bien. Mais tout ne va pas vers le mieux.
LIP : Du coup pour vous la meilleure période c’est 50-60 ? En vêtements en tout cas.
Pierre Fournier : 60 c’était un peu la fin. C’est la fin du côté moderne, du modernisme. 70 après il y a encore des sursauts et du style. Je ne suis pas un grand spécialiste de tout ça. Mais il faut quand même toujours s’intéresser à ce qui se fait dans l’époque dans laquelle on vit sinon on rate l’essentiel. J’ai quand même raté pas mal de trucs dans les années 70 parce que j’étais en réaction contre cette époque. Pourquoi ? Parce que justement…les créateurs…les nouveaux trucs…les machins….ça me plaisait pas du tout à l’époque, et surtout tout commençait à être mal ficelé, mal foutu ; parfois volontairement pour faire « pauvre » et moins « bourgeois », mais pour des Bourgeois !
LIP : Si vous aviez un vêtement à retenir, qu’est-ce que vous retiendrez ?
Pierre Fournier : Un vêtement ? Non, 10, 20 ! Je suis très ouvert sur la question. Que ça soit un jean, un pantalon, une veste, un manteau…Quand je cherche encore aujourd’hui des vêtements anciens, je ne dis pas "je cherche", je dis "j’espère trouver quelque chose qui me surprenne". Je reste encore ouvert comme lorsque je chinais dans les années 70. Sauf que maintenant c’est très rare de trouver quelque chose qu’on n'a pas encore vu... mais ça arrive encore.
D’ailleurs ça m’est arrivé il n’y a pas très longtemps. Un vêtement fabriqué par Manufrance. Il y avait à l’époque une boutique rue du Louvre. Et aussi un catalogue que tous les français recevaient dans la France entière. On pouvait acheter de tout : des armes, des canapés…et des vêtements. J’ai trouvé un vêtement qui est absolument à tomber par terre. J’espère pouvoir le refaire. C’est un ciré avec un côté enduit de coton... enduit extérieur, coton intérieur, manches raglan.
C’est ça mon truc. Ce n'est pas de savoir si ça va se vendre ou pas.
LIP: Et en France vous trouverez encore des fabricants qui suivent ?
Pierre Fournier : Oui, il y en a, mais pas pour tout. Par exemple, en ce qui concerne les chemises, je travaillais en France du temps d’Hémisphère et j’avais des fabrications qui étaient plutôt bien. Aujourd’hui j’ai des fabrications qui sont meilleures et moins chères ailleurs. Ce n’est pas pour chercher le prix que nous sommes allés ailleurs. C’est parce qu’en France il n’y a pas toujours ce que l’on souhaite. Il se trouve que nos chemises de ville sont fabriquées en Roumanie. Nous avons un résultat et des exigences que même du temps d’Hémisphère je n’arrivais pas à avoir en France à un prix abordable.
LIP : Parlez-nous de votre expérience avec les bottiers sur-mesure ? Ça n’a jamais vraiment porté ses fruits ?
Pierre Fournier : Résultat : sur mesure mais trop petit ! J’ai persévéré dans l’erreur. Chez le même bottier. Même si la nouvelle paire était plus grande, ce n’était pas encore ça.
Le sur-mesure il y a une règle, ce n’est jamais : "tiens j’ai un peu d’argent je vais me faire faire un truc sur-mesure". Ce n’est jamais ça. On part d’un point, il y a des progrès, on lie des liens avec la personne qui s’occupe de vous et on arrive petit à petit à faire des choses formidables.
Si c’est un coup comme ça, un touriste italien ou français qui va foutre son fric en l’air à Savil Row, le tailleur va le voir venir tout de suite. Ce n’est pas ça le sur-mesure. Le sur-mesure c’est le roi Charles par exemple. Il a des beaux blazers depuis longtemps. C’est très au point tout ça. Et ça ne s’est pas fait accidentellement. C’est une vie, le sur-mesure, c’est du suivi.
Et après on va aussi chez un tailleur ou chez un bottier en fonction aussi de ce qu’on aime chez lui parce qu’il y a autant de tailleurs et de bottiers que d’esprits différents. Peut-être pas autant mais beaucoup. Il y a des bottiers très différents les uns des autres, des tailleurs très différents les uns des autres.
LIP : Mettez-vous encore des costumes ?
Pierre Fournier : Je me suis fait faire des costumes sur-mesure aux États-Unis chez le plus grand fabricant américain qui existe toujours qui est Oxxford Clothes. Mais je porte très peu de costumes parce que j’ai très peu de vie sociale. Je n’ai pas besoin d’aller dans des réceptions. Je n’ai donc pas non plus de smoking ect…Le plus beau costume que j’ai jamais eu, c’est un costume trouvé en friperie d’un grand tailleur anglais.
Ça devait être Poole ou peut-être Huntsman. Je l’ai trouvé à ma taille. Enfin plus ou moins à ma taille puisque c’était du sur-mesure pour quelqu’un d’autre. Je m’en suis débarrassé mais j’ai eu tort. J’aurais envie de porter des costumes aujourd’hui.
Mais je ne me vois pas entreprendre une recherche chez un tailleur. J’en ai plus le courage. Pour moi ce serait une épreuve et étant donné que je ne suis absolument pas sûr du résultat, je ne m’aventurerais pas à mon âge à me lancer là-dedans. Finalement le prêt-à-porter c’est pas si mal quand on y pense à certains points.
LIP : Parlez-nous du prêt-à-porter justement.
Pierre Fournier : Le prêt-à-porter, c’est fascinant. Je trouve qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire chez les Américains. Aucun pays n’a porté aussi loin le prêt-à-porter que les États-Unis et ce jusque dans les années 60-70. Quand vous alliez chez Brooks Brothers - par exemple en 60 - que vous n’aviez pas de costume, que vous étiez un plouc qui sortait du Texas ou d’ailleurs, vous en ressortirez habillé convenablement. Les chemises existaient même en plusieurs longueurs de bras. Les vestes étaient proposées au moins en 3 longueurs : Short, Regular, Long. Tout cela était possible car la population suivait ou transgressait les mêmes règles, les mêmes codes, les mêmes traditions. Le marché américain était énorme, et aussi très exigeant. Aujourd’hui, il n’y a plus tellement cette exigence, ni ces traditions. C’est l’entropie ! Par ailleurs, bizarrement, depuis un certain temps déjà, il n’y a même plus de grands mouvements de mode, juste des tendances.
LIP : Merci pour votre temps Monsieur Fournier.
pierre fournier et son associé charles nousse
À l’issue de l’interview, j’ai essayé deux paires Alden Modified Last. La 10C s’est révélé être la plus adaptée dans mon cas. On sent que la chaussure maintient bien le pied, notamment au niveau de la voûte plantaire, tout en laissant suffisamment d’espace à l’avant pour les orteils, qui ne sont pas comprimés.
J’ai également pris le temps de parcourir à nouveau la boutique. Vous y trouverez entre autres les cardigans Lemmeyer aux manches ballon — pensés pour être portés comme une pièce d’extérieur —, les pulls tricotés à la main Athena Design, ou encore des pulls en laine Shetland. Ces derniers sont aujourd’hui différents de la version Everest originale, faute de tricoteuses capables de les produire (nous en parlions déjà dans cet article ici). On y trouve aussi de très beaux pantalons en velours côtelé Brisbane Moss (500 g/m²), ainsi que les baskets en toile Wakouwa.
En résumé, une adresse incontournable à Paris.
“ce qui est bon est léger. tout ce qui est divin marche d’un pied délicat” friedrich NIETZSCHE
“bien des gens imitent quand ils croient innover. c’EST VRAI. mAIS IL FAUDRAIT AJOUTER QUE BIEN DES INNOVENT QUAND ILS CROIENT IMITER.” rené girard
