Connaissez-vous « Ōsama no Shitateya » ? Ce manga japonais passionnant suit un tailleur entre Naples et Tokyo
/21 ans de parution, 71 tomes, quatre « saisons » et deux millions d'exemplaires revendiqués dès 2009 : la plus longue série jamais consacrée au vêtement masculin classique n'est ni anglaise ni italienne. C'est un manga, publié par Shueisha —l'éditeur de Dragon Ball et de One Piece — et il n'existe (malheureusement) pas encore en français.
Ōsama no Shitateya (王様の仕立て屋) se traduit littéralement par « Le tailleur du roi ». Le héros, Yū Oribe, est un Japonais de 26 ans qui tient une minuscule sartoria à Naples.
Il est l'unique élève reconnu de Mario Santoriyo, tailleur légendaire de la ville que la profession surnommait « Michelangelo » — un tailleur mort avant le début du récit en léguant deux choses à son disciple : un savoir-faire (Santoriyo pouvait tout faire, de la veste au pantalon, tradition que son élève perpétue) et une dette d'environ cent millions de yens — de l'ordre de 700 000 euros de l’époque — contractée auprès d'un parrain de la Camorra qui était aussi son client le plus fidèle.
Voilà le décor posé.
Pour rembourser, Oribe accepte des « commandes express » : livrer en quelques jours ce qu'une sartoria napolitaine met normalement des mois à produire, contre une rémunération énorme que lui-même juge indécente. Entre deux affaires de ce genre, il survit en sous-traitant pour les confrères du quartier.
Chaque chapitre s’articule en fonction des commandes des clients (order), et déroule la même mécanique : un client pousse la porte avec un problème qui n'a en apparence rien de vestimentaire - un conflit, une blessure, une humiliation - et la discussion autour du costume le dénoue.
Et comme dans Karaté Kid, même goût du détail initiatique : pour lui enseigner l'anatomie, son maître avait imposé à Oribe huit mois à polir des crânes dans un ossuaire souterrain de Naples.
Vingt et un ans, quatre saisons, 71 tomes
La série démarre en 2003 dans Super Jump, un bimensuel japonais sous le titre Ōsama no Shitateya ~Sarto Finito~ — ce qui l’on suppose peut se traduire « tailleur accompli » mais on pourrait aussi y lire un « tailleur fini »…
Bilan après 21 ans : 71 tomes au total et plus 4 recueils « best of ». Dès 2009, l'éditeur revendiquait deux millions d'exemplaires vendus — chiffre invérifiable, mais impressionnant pour une série aussi niche.
Attention : ces quatre titres ne sont pas quatre œuvres différentes. C'est une seule et même série — même héros, même dessinateur, même scénariste — relancée quatre fois sous un nouveau nom, ce que les éditions numériques assument en parlant de « saisons 1 à 4 ». Et chaque changement de titre raconte une étape du parcours.
~Sarto Finito~ (2003-2011, 32 tomes, Super Jump). Le socle de la série, et de loin le plus long.
~Sartoria Napoletana~ (2011-2016, 13 tomes, Grand Jump Premium puis Grand Jump). À la fermeture du magazine Super Jump, la série migre et prend un nouveau titre. Le changement est surtout administratif mais sur le fond, c'est la continuité directe du cycle précédent. Oribe est désormais installé dans sa propre boutique.
~Fiori di Girasole~ (2016-2018, 7 tomes, Grand Jump). Girasole est une maison de prêt-à-porter fondée par des florentins : on passe du tailleur à la mode.
~Shitamachi Tailor~ (2018-2024, 19 tomes, Grand Jump). L'épilogue, et le retour au Japon. Après des années entre Naples, Milan, Florence, Londres et Paris, le dernier cycle rapatrie Oribe à Tokyo : un vieux tailleur de Yanaka — quartier populaire du nord-est de la capitale —, formé en Italie, « chose rare dans un Japon où domine l'école anglaise » précise le récit, se brise l'épaule et lui confie sa boutique. Cadeau remis en échange : une paire de ciseaux de coupe d'époque Meiji signée Yoshida Yajūrō. Le récit de transition entre l'Italie et le Japon s'intitule d'ailleurs Ishin no hasami, « Les ciseaux de la Restauration » — Meiji, soit précisément le moment où le Japon adopte le vêtement occidental. Difficile d'être plus explicite : le geste napolitain n'appartient plus à Naples seule, et Tokyo en est devenue l'un des conservatoires.
Le Japon comme archive vivante de l'artisanat européen.
Son dessinateur
Le dessinateur, Ton Ōkawara (né en 1968, passé par le Weekly Shōnen Jump), n'est pas du sérail : il a raconté, dans un entretien publié avec la marque de demi-mesure Azabu Tailor (voir ici) au moment de la conclusion de la série, qu'il ne connaissait strictement rien au costume en 2003.
Chaque tome crédite donc un second nom : Heita Katase, « coopération au scénario et supervision ». Le fonctionnement, décrit par Ōkawara lui-même : Katase fournit la matière première — des dossiers documentés sur le vêtement, photos à l'appui — et Ōkawara en tire une intrigue ; aux débuts, les deux se renvoyaient la balle jusqu'à trouver l'angle racontable.
Ōkawara ajoute un détail qu'on trouve très juste : le plus dur n'était pas la technique mais le dialogue. Il lui est arrivé de passer deux ou trois jours sur une réplique, parce que commenter la mise d'autrui n’est pas toujours un exercice facile.
Une encyclopédie
Sur le fond, la série couvre à peu près tout le spectre du vestiaire classique. Le tailleur napolitain évidemment. Mais aussi Savile Row — notamment sur la guerre de succession d'une maison Savile Row, où s'affrontent la vieille école et un moderniste adepte de la publicité télévisée. S'y ajoutent des focus sur la chemise, sur la traque d'un manteau de cachemire d'exception, sur l'horlogerie indépendante suisse, sur le port d'un Levi's 501XX des années 1930 avec une veste tailleur napolitaine, sur les susceptibilités claniques du tartan écossais, sur la garde-robe de villégiature à Capri et même, dans les derniers tomes, sur le style américain.
Mention spéciale à un fil rouge des dernières saisons : « Service Jungle », géant fictif de la vente en ligne, dont la marque de mode Narciso tente d'industrialiser la vente de tailoring italien sur internet — et n'y parvient jamais tout à fait.
Les débats mis met en scène par ce manage — mesure vs prêt à porter, héritage vs modernité, marketing vs savoir-faire — sont très exactement ceux qu’on lit régulièrement dans le domaine.
Pourquoi le Japon ?
Pourquoi une telle série ne pouvait-elle exister qu'au Japon ? Parce qu'elle n'est pas un ovni : elle fait partie d'un écosystème. Depuis les années 1990 le pays possède la presse de vêtement masculin classique la plus dense du monde — Men's EX, Popeye, Brutus ect…—, des select shops qui ont installé le classico italien en rayon, et un flux continu d'apprentis partis se former à Naples ou à Florence avant de rentrer au pays.
Noriyuki Ueki, passé par les ateliers napolitains avant d'ouvrir Sartoria Ciccio à Tokyo, en est devenu l'exemple parfait. W. David Marx a documenté dans Ametora (2015) comment le Japon a archivé, systématisé puis réexporté le style américain ; le même mouvement s'est d’une certaine manière également produit avec la sartoria italienne.
Où en lire des extraits ?
Ici. Et uniquement en japonais. Aucune édition française à ce jour ; pas d'édition anglaise non plus.
Avis aux éditeurs français : 71 tomes sur le costume, un lectorat menswear francophone qui n'a jamais été aussi documenté, une concurrence quasi-inexistante !
Et pour ceux qui veulent en savoir plus, direction le Wikipédia japonais de la série, ici.
