Textiles XVIIIème - Une fabrique à rêves

 
 
 

Je suis tombé sur ce livre au Bon Marché, presque par hasard et ce fût une très bonne surprise.

Textiles XVIIIème — Une fabrique à rêves est conçu comme un recueil d'ornements, il aligne des détails de soieries, de brocarts, de broderies — page après page, une virtuosité qui finit par sidérer.

À côté, nos vêtements semblent fades.

Un habit du XVIIIe, c'était une accumulation de travail à la main qu'on a du mal à s’imaginer. La soie venait de Lyon, alors capitale du tissage, où l'on développait des mises en carte d'une grande complexité. Par-dessus courait de multiples broderies le long des boutonnières, des poches, des bords de gilet, parfois sur la pièce entière.

La grande renonciation

Cet abandon a une date, ou du moins une période, et même un nom. Au tournant du XIXe siècle, l'homme occidental cesse de vouloir briller. Il troque la soie contre la laine, la couleur contre le sombre, l'ornement contre la coupe. Le psychanalyste J. C. Flügel a baptisé ce basculement la Grande Renonciation masculine — l'idée que l'homme moderne a renoncé à la beauté du vêtement pour ne plus revendiquer que son utilité.

L'erreur serait sans doute de lire ce qui précède comme « le vêtement masculin était plus féminin avant ». Au XVIIIe, la broderie, les fleurs, les pastels n'étaient pas des codes féminins : c'étaient des codes de rang. L'habit somptueux disait l'aristocratie, la cour, la position dans un ordre social rigide — il était porté par des hommes au même titre que par des femmes, parce qu'il parlait de hiérarchie avant de parler de genre. C'est après la renonciation, une fois l'homme passé au noir et au gris, que l'ornement s'est retrouvé reversé du côté du féminin par défaut. Ce que l'historienne Anne Hollander a bien montré : le costume sombre n'est pas un appauvrissement, c'est l'invention d'une autre forme. Mais une forme qui se paie d'un renoncement.

Daniel Roche, dans son histoire de la culture des apparences sous l'Ancien Régime, rappelle au passage que ce vêtement précieux n'était pas qu'un caprice esthétique : c'était une économie entière, un capital, une manière de porter sa fortune sur soi. On ne renonce jamais innocemment à tout cela. La sobriété bourgeoise qui s'installe ensuite est aussi une morale — celle du sérieux, du travail, de la mesure. Le costume gris est le drapeau de cette morale.

Du costume au beige triste

De là, le fil se tire jusqu'à nous sans rupture. La renonciation accouche du costume ; le costume se démocratise, se standardise, se relâche ; et nous voici, deux siècles plus tard, à l'extrémité logique du mouvement : le minimalisme, le quiet luxury, le beige triste érigé au sommet du goût.

On a eu l'occasion d'écrire sur cette esthétique de la soustraction — cette idée qu'en retirant toujours plus (la couleur, le motif, le logo, jusqu'à la présence même du vêtement) on s'élèverait vers une forme supérieure de goût. Le livre du Palais Galliera agit ici comme un contrepoison. Il rappelle qu'il a existé une élégance masculine de l'addition, de la profusion maîtrisée, du détail assumé. Et que cette élégance-là n'avait honte de rien.

Non qu'on rêve de ressortir les gilets brodés. On constate simplement cette possibilité du vêtement masculin a existé, et qu’elle a été perdue de vue.

Ce qui revient à la marge

On voit réapparaître, dans une frange du vêtement masculin contemporain, le goût de la couleur, du fait-main. Une marque comme Baziszt en est sans doute l'exemple le plus net : parisienne, elle construit ses pièces à partir de tissus vintage, multiplie la broderie et la peinture à la main - ils travaillent beaucoup avec l’Inde.

Et Baziszt n'est pas seule. Emily Bode, à New York, concoit des vêtements avec une charge narrative comparable. Dans l'histoire récente, Dries Van Noten ou Wasles Bonner ont aussi, chacun à sa manière, réintroduit l'imprimé et la broderie dans une garde-robe masculine que la renonciation avait verrouillée.