Oxxford Clothes — le dernier grand tailleur industriel américain
/Dans notre interview de Pierre Fournier, le fondateur d'Anatomica lâchait une phrase qui méritait qu'on s'y attarde : « Je me suis fait faire des costumes sur-mesure aux États-Unis chez le plus grand fabricant américain qui existe toujours qui est Oxxford Clothes. » La recommandation valait enquête. Voici donc le portrait d'un fabricant de Chicago presque inconnu en France, et pourtant considérée par beaucoup comme le meilleur fabricant de costume sur le sol américain.
Une maison née à Chicago en 1916
Oxxford Clothes a été fondée en 1916 par deux frères, Jacob et Louis Weinberg, dans un Chicago alors en pleine effervescence industrielle et artisanale. Détail amusant pour les amateurs d'orthographe : la maison s'appelait à l'origine « Oxford », tout simplement. Le second « x » n'est apparu qu'en 1949, au moment de déposer officiellement la marque — une coquille devenue signature.
Très vite, la maison s'impose comme le tailleur des élites. Dans les années 1930, elle habille Hollywood et décroche en 1936 un accord d'exclusivité avec le grand magasin Bullocks Wilshire à Los Angeles. Sa clientèle, au fil du siècle, ressemble à un casting de l'âge d'or : Clark Gable, Cary Grant, Humphrey Bogart, Walt Disney, le champion de base-ball Joe DiMaggio, le gangster Al Capone, et une longue liste de présidents américains. Forbes l'a qualifiée du « meilleur costume fabriqué en Amérique », et le Robb Report du « tailleur américain par excellence ».
Le costume Oxxford a connu son apogée industriel dans les années 1980, avec une production qui frôlait les 35 000 pièces par an — une décennie où le magazine Consumer Reports plaçait d'ailleurs son modèle Exmoor N2 en tête d'un comparatif de costumes (août 1986).
Depuis, les volumes ont fondu de façon spectaculaire : on cite souvent le chiffre d'environ 8 000 pièces par an, mais il est ancien et difficile à confirmer. Il reste néanmoins cohérent avec la taille de l'atelier : avec quelque 120 artisans et près de 28 heures de travail par costume (hors création du patron, coupe et repassage final), l'ordre de grandeur d'une production annuelle se situe forcément autour de 8 à 10 000 pièces, guère plus. Ce qui est sûr, c'est que la maison ne fabrique plus aujourd'hui qu'une fraction de ses volumes d'antan.
Depuis 1994, Oxxford Clothes appartient à l'Individualized Apparel Group — la galaxie née du groupe Tom James —, qui a aussi racheté en 2003 le célèbre marchand de draps londonien Holland & Sherry. La même maison mère fournit donc à la fois l'étoffe et la façon : certains modèles Oxxford sont taillés dans des tissus Holland & Sherry, une intégration du fil au costume sans véritable équivalent outre-Atlantique. La réputation, elle, déborde largement les États-Unis.
Le critique allemand Bernhard Roetzel range d'ailleurs Oxxford parmi les meilleurs faiseurs de costumes à la main au monde ; dans son interview pour son blog Der Feine Herr, il soumettait au représentant de la marque la comparaison avec « le Brioni américain » — que ce dernier balayait poliment, estimant qu'Oxxford se rapprochait plutôt d’un Kiton ou Attolini en terme de travail manuel.
Le savoir-faire : presque tout à la main
Les chiffres donnent le vertige. On compte en moyenne plus de 14 000 points cousus à la main dans un costume complet, dont environ 4 000 rien que pour le pantalon. Le seul travail de mise en forme du revers — ce roulé qui doit tenir une vie — représente près de 900 points et une trentaine de minutes de piquage manuel par revers. Quant aux boutonnières, chacune est exécutée à la main en une vingtaine de minutes, là où une machine expédie l'affaire en une seconde et demie.
Jack McDonald, qui présidait Oxxford dans les années 1980, expliquait au New York Times qu'une doublure intégrale n'est pas forcément un gage de qualité : elle peut au contraire servir à dissimuler des coutures irrégulières, des fils qui dépassent et des finitions bâclées. Chez Oxxford, on ne double entièrement que les costumes taillés dans les fibres les plus précieuses, comme le cachemire ; ailleurs, l'intérieur reste volontairement apparent, parce qu'il n'a rien à cacher.
Rien de douveau sous le soeil vous nous direz. On va donc s’arrêter là pour les superlatifs, et ce d’autant plus que des maisons françaises comme Cifonelli ou Camps de Luca font certainement mieux en la matière.
Où le situer face à l'Italie et à l'Angleterre
La grande question est de savoir où ranger Oxxford.
Comme expliqué plus haut, les amateurs aiment le comparer à Kiton, Brioni ou Attolini. Car un costume Oxxford adopte une épaule souple un confort que l’on résume souvent par la même formule — on a l'impression de porter une chemise tout en ayant l'air en costume.
Oxxford propose au moins autant de couture main que ces grands noms italiens — parfois davantage, certaines maisons transalpines recourant à des machines qui imitent le travail manuel. À côté, un Hickey Freeman, autre institution américaine, reste un costume essentiellement monté à la machine. Oxxford joue donc dans une catégorie à part : celle du dernier industriel américain à travailler comme un tailleur.
Le revers de la médaille : le prix, et l'absence en France
Tout cela a un coût. Leur prêt-à-porter démarre autour de 4 000 dollars. Le sur-mesure se situe quant à lui en moyenne entre 4 500 et 6 500 dollars, et grimpe sans difficulté au-delà de 12 000 dollars et plus sur les étoffes les plus rares — sans parler des commandes extravagantes en super 200's mêlé de vigogne.
L'autre obstacle, pour nous, est géographique : Oxxford n'a aucun point de vente en France et reste rarissime en Europe — tout au plus la marque dispose-t-elle d'un représentant en Allemagne.
Reste une porte d'entrée plus accessible, et que nous ne saurions trop recommander aux chineurs : le marché de l'occasion. Les costumes Oxxford circulent abondamment sur eBay, souvent pour quelques centaines d'euros — une fraction du prix neuf, pour un vêtement dont la construction main traverse les décennies. À condition de connaître ses mesures et de viser une coupe rattrapable par un bon retoucheur, c'est sans doute la manière la plus intelligente de s'offrir un morceau de cette histoire.
