Pourquoi une telle confusion autour de la couture anglaise ? Sans doute parce qu’à l’origine de la chemise classique telle qu’on la connaît, la référence c'est Londres.
Située dans le quartier de St James's à Londres, Jermyn Street abrite depuis le XVIIIe et le XIXe siècle les chemisiers les plus prestigieux au monde : Turnbull & Asser (1885), Hilditch & Key (1899), Harvie & Hudson (1949), ou encore New & Lingwood (1865). Ces maisons ont établi un standard de fabrication qui est devenu la référence absolue pour le "Gentleman" européen.
Même les maisons françaises les plus illustres, comme Charvet (fondée en 1838 Place Vendôme), sont nées dans ce contexte d'anglomanie. Christophe Charvet, le fondateur, s'est rendu en Angleterre pour étudier les techniques de coupe et de montage avant d'ouvrir sa boutique à Paris, devenant le premier "chemisier" au sens moderne du terme en France (le mot "chemisier" lui-même est une invention du XIXe siècle, remplaçant le "lingère").
L'ADN de la chemise de luxe française est donc génétiquement anglais.
D’ailleurs dans ce chassé croisé linguistique, la couture anglaise telle que nous l’avons décrite plus haut s'appelle "French Seam" en anglais. La mode française dominait alors incontestablement le vestiaire féminin et cette finition soignée était l’un des marqueur de la haute couture parisienne.
Pour revenir à notre sujet, voici le glissement qui s'est probablement opéré :
La réalité technique : La chemise est montée avec une couture rabattue simple aiguille (on y revient plus tard).
Le raccourci symbolique : Puisque c'est la méthode de prédilection des maîtres chemisiers anglais, on appelle cela un « montage à l’anglaise ».
L'erreur terminologique : À force de simplification, cela finit par devenir une « couture anglaise » dans l’imaginaire collectif.
C'est cette technique spécifique (la couture rabattue single needle) que les marques françaises veulent désigner en disant "Couture Anglaise". Le terme "Couture Anglaise" devient alors le synonyme de "Couture Rabattue simple aiguille façon Jermyn Street".
À cela s’ajoute sans doute que le terme « couture rabattue » sonne un peu trop "bleu de travail" ou rappelle l'univers du jean. Pas celui de la chemise.
LES DIFFÉRENTS TYPES DE COUTURES RABATTUES
Dans l'industrie contemporaine, cette couture peut être réalisée de deux manières, distinction cruciale pour notre sujet :
Montage Industriel (Double Aiguille / Twin Needle) : Une machine spéciale à bras déporté équipée d'un guide-bordeur replie les tissus et coud les deux lignes simultanément. Le point utilisé est souvent un point de chaînette (chain stitch) sur le dessous pour permettre l'élasticité et la vitesse. C'est rapide, économique, mais le point de chaînette peut se défaire entièrement si un fil casse, et la finition est moins nette, ayant tendance à gondoler (grinage) après lavage.
Montage Traditionnel (Simple Aiguille / Single Needle) : L’ouvrier réalise deux passages avec une piqueuse plate classique 1 aiguille. Il est souvent aidé dans cette tâche par un pied de couture spécial tel que le pied ourleur.
C'est le montage dit "single-needle tailoring", beaucoup plus long et coûteux, mais offrant une couture plus fine, plus souple et aussi plus durable.