John Simons, l'homme qui a baptisé la harrington - et accessoirement la seule boutique Ivy de Londres
/Une devanture grise à Marylebone
Au 46 Chiltern Street, à deux pas du Chiltern Firehouse, une enseigne grise : John Simons. Est. 1955. La devise du lieu : Natural Shoulder Spoken Here. Le ton est donné.
La boutique a fêté ses soixante-dix ans en 2025 : un livre intitulé John Simons since 1955, une carte du Londres de John Simons, une collaboration avec Paul Weller lancée le 4 juillet 2025, un article sur Permanent Style ou encore Ivy Style : le monde anglophone du vêtement classique a bien documenté l'endroit.
Même les Japonais. En juillet 2025, Tatsuya Nakamura — quarante ans de maison chez BEAMS, l'homme des Nakamura Note — consacrait à la boutique un billet sur son blog sous un titre sans appel : « la seule boutique Ivy de Londres ». Il y raconte ses repérages chez J. Simons dès son premier voyage d'achat, en 1989, photographies de la devanture de Russell Street à l'appui — dont celle de 1996 que nous publions ici —, et rapporte son verdict d'alors : une sélection « pas si différente des boutiques amétora japonaises » — rien d'inédit, dit-il, pour qui avait vécu l'Ivy des années 1970, écumé les marques américaines dans les années 1980, puis manipulé chez BEAMS tout ce que l'import pouvait offrir. Il en fait aujourd'hui l'aveu d'un acheteur débutant qui ne voyait la boutique « qu'en pointillé », sans en soupçonner l'histoire.
Reste que la remarque dit, sans le vouloir, autre chose : en 1989, le Japon avait si bien assimilé la leçon américaine que la seule boutique Ivy de Londres pouvait lui paraître familière. La vague classico italiano détourne ensuite Nakamura vers Florence, Naples et Milan pendant deux décennies, jusqu'à la redécouverte fortuite de 2019 : en sortant de chez Trunk, sur Chiltern Street, une vitrine l'arrête, il entre, ressort, lit l'enseigne — John Simons —, retourne demander si la boutique ne se trouvait pas autrefois à Covent Garden. C'est Paul Simons qui lui répond.
en 1996 avec la mention Vêtements traditionnels américains (photo Tatsuya Nakamura)
Le début d’une légende
La légende fondatrice tient en un carton. En 1965, à Richmond, Simons vend le blouson de golf G9 de Baracuta — marque qu'il vient, selon les archives de la maison, d'introduire sur le marché britannique. Il reconnaît dans le G9 le modèle que porte à l'écran Rodney Harrington, personnage de la série américaine Peyton Place joué par Ryan O'Neal, et le place au centre de sa vitrine, coiffé d'un panneau en carton écrit à la main : « The Rodney Harrington ». Le raccourci prend : le G9 devient « la harrington », puis le mot devient générique — n'importe quel blouson court zippé du même style peut porter ce nom.
L'histoire est racontée par l'intéressé lui-même et relayée depuis par toute la presse spécialisée, Permanent Style en tête ; on la donnera donc au conditionnel. Mais que le récit soit exact au détail près importe moins que ce qu'il dit : un détaillant — pas une marque, pas un créateur — a nommé une catégorie de vêtement. La boutique revendique aussi d'avoir installé dans le lexique britannique d'autres américanismes : button-down, Weejuns, jusqu'au mot workwear.
Les panneaux écrits à la main était une signature de la boutique. Deux ans plus tôt (selon ce qu’on a pu lire sur le site de le marque) la vitrine de Clothesville — sa première adresse, sur Mare Street à Hackney — affichait des affiches humorstiques tel que “Cary Grant n'a jamais porté ces paires chaussures” ou “Chet Baker sera présent en magasin de trois à cinq heures pour une dédicace” ce qui n’était pas vrai.
Le commencement
Né en 1940 dans l'East End, Simons grandit entre le salon de coiffure familial de Kingsland Road, à Dalston, et des oncles voyageurs qui rapportent d'Europe ses premières leçons de vêtement. En 1955, il entre comme étalagiste chez Cecil Gee, le détaillant qui importe alors le goût américain puis italien à Londres, et suit en parallèle un cours de commerce à Saint Martin's — l'école d'art fait face au magasin. Le reste de sa formation se fait sur les pochettes de disques — le vert des button-down de Miles Davis, les polos de Chet Baker — et dans les clubs de jazz de Soho où se retrouvent ceux qu'on appelle encore modernists, avant que le mot ne se contracte en mods.
La suite s'enchaîne vite. Un stand de marché à Hackney au début des années 1960, puis une première boutique en 1963 : Clothesville, sur Mare Street, à côté du Hackney Empire. À l'été 1964, avec un ami, il ouvre The Ivy Shop sur Hill Rise, à Richmond — soixante livres de recette le premier samedi, selon les archives de la maison. C'est là que l'Amérique arrive pour de bon : Simons écume New York et rachète fins de série et stock dormant des détaillants Ivy — leur passé devient son neuf. Vestes en seersucker Haspel, Bass Weejuns, oxfords Sero : les archives Fred Perry décrivent l'adresse comme un creuset de la garde-robe mod, et les témoignages de clients parlent de pèlerinages depuis toute la banlieue pour une chemise button-down ou une paire de mocassins. La clientèle mute avec les décennies.
En 1982, Simons ouvre sous son nom propre — J. Simons, Russell Street, Covent Garden — et y systématise une idée alors à peu près inédite : mêler sur les mêmes portants le neuf et le vintage, jusqu'à des pièces de Savile Row ou d'Anderson & Sheppard, sans hiérarchie affichée. Dans un entretien à Ivy Style, il estime avoir été parmi les premiers à le faire dans une boutique de vêtements neufs. La formule tient trente ans. En 2011, Covent Garden ferme et la maison rouvre à Chiltern Street, où le fils, Paul Simons, tient désormais la barre. Le père, octogénaire, disait en 2018 au Marylebone Journal y passer encore deux matinées par semaine.
Ce que l'Ivy devient en traversant l'Atlantique
Porter le l’Ivy Américain dans le Londres des années 50-60 est un vrai choix tant il se fait rare. Un choix qui vieillit bien. Le documentaire qui lui est consacré porte le titre juste : A Modernist (2018, réalisé par Lee Cogswell, avec Jason Jules et Mark Baxter à la production), où défilent Paul Weller, Paul Smith, Suggs, Robert Elms. Le publicitaire John Hegarty y résume l'affaire d'une formule : c'est, dit-il en substance, le seul uniforme de culture jeune qui ne paraisse pas ridicule avec le recul.
La sélection
Aux pieds : Paraboot — dont la boutique revendique avoir été le premier détaillant britannique, Permanent Style allant jusqu'à dire le premier hors de France —, Sebago, G.H. Bass, Rancourt & Co. (cousu main dans le Maine), Kleman, Astorflex.
Sur les épaules : la G9 de Baracuta, toujours, l'imperméable italien de L'Impermeabile et les vestes de travail Vetra, que la même source crédite Simons d'avoir fait entrer au Royaume-Uni.
La maille : Jamieson's of Shetland, Alan Paine, plus les shetlands co-signés Weller.
Les accessoires : Tootal, Failsworth, Stetson. Et une section « one-off pieces » - vintage, stock dormant, pièces uniques - qui perpétue ce qui se faisait avant.
Deux axes méritent on attiré notre attention. Le premier : la marque en propre. La majorité est produite à Londres, à quelques minutes de route de la boutique, ce qui lui permettrait un contrôle qualité direct chez ses façonniers.
Le second axe est japonais : J. Press en version Made in Japan ou encore Kamakura. Autrement dit : le vêtement Ivy américain, aujourd'hui fabriqué au Japon et vendu à Londres par l'homme qui l'y avait importé des États-Unis il y a soixante ans. La boucle que nous décrivons régulièrement ici — l'Europe et l'Amérique inventent, le Japon conserve et perfectionne.
Le livre est disponible sur le site de la boutique ou ici sur Amazon pour ceux qui préfèrent.
